"L'humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier
ordre", Walter Benjamin dans "Essais"
"On n'est plus à l'abri de rien" diraient de vieilles dames effrayées par l'évolution de la société dans laquelle nous vivons. En effet, je me suis rendu compte hier que nous ne sommes
plus à l'abri de l'arbitraire sécuritaire, de l'état d'absurdité dans lequel est tombée la justice française et son avatar policier. Nos prisons sont bondées et font l'objet d'innombrables
critiques, mais les sanctions continuent de s'alourdir, justifiant la politique du chiffre actuelle qui consiste à faire fléchir des courbes statistiques pour mieux mentir à l'opinion sur les
réalités sociales de notre monde. On veut que les gens votent pour nous, alors il suffit de radier les chômeurs des listes pour prétendre que le chômage baisse. On veut pouvoir prétendre qu'on a
fait baisser la délinquance et que l'efficacité de la police s'est améliorée grâce à nous, alors il suffit de doubler les effectifs policiers et punir plus qu'on ne prévient, multiplier les
procès verbaux pour des délits mineurs en leur accolant des motifs grandiloquants du type "dégradation en réunion", "mise en danger de la vie d'autrui", "association de malfaiteurs", "trouble à
l'ordre public"...
Les contrôles d'identité au faciès ou les arrestations pour de faibles motifsse font plus fréquentes. De ce fait, la garde à vue devient une sanction en
soi, où l'on se voit privé de liberté durant 24 heures - renouvelables - pour un vol de chaussettes ou un tag sur un mur. Ces 24 heures sont un moyen de mettre à l'épreuve la personne, de la
placer dans des conditions dégradantes afin de l'amener à une rédemption feinte et forcée par l'attitude oppressante et virilistes des agents de police. Les policiers ne manquent pas à cette
occasion de te rabaisser, se moquant de ton état, de ton statut social, des études que tu suis ou de tes engagements, t'amenant à te considérer comme un moins que rien, comme un égaré. Les
rapports sociaux sont alors inversés : le jeune qui suit des études supérieures ou qui est engagé politiquement, est qualifié d'ignorant par celui qui s'est abstenu de parvenir à ce niveau en
choisissant plutot l'asservissement. Le travailleur pauvre est qualifié de fainéant par celui qui bénéficie de la sécurité de l'emploi et fait de la répression son seul ouvrage, sous couvert de
"sécurité".
Je ne me cacherai, ni ne ferai preuve de rédemption à l'égard de ce qui m'a amené en garde-à-vue. Si il se peut que j'hésite voire craigne de le refaire, je n'irai cependant pas jusqu'à dire que
je l'ai fait en non connaissance de cause ou parce que je suis sous l'emprise d'une manipulation politique que mes capacités intellectuelles ne me permettraient pas de maîtriser. Non, je l'ai
fait parce que j'estimais que ce devait être fait et soutiendrai toute personne amenée à faire de même. Les murs et espaces de nos villes sont devenus des espaces privatifs réservés à la seule
pensée unique, au matraquage publicitaire et à la propagande d'Etat. Le matérialisme de notre système s'est vu conforté par des lois qui protègent davantage les choses matérielles que les
personnes, refusant toute expression d'opinion non autorisées explicitement par décret ou strictement constitutionnelles. Peindre sur un mur que "mon cauchemar, c'est le libéralisme",
parce que le dire de façon réellement radicale est impossible dans les cadres légaux (partis, associations, syndicats, qui ont perdu leur pouvoir d'infléchir la réalité), c'est s'exposer à une
journée (ou plus) de garde-à-vue, subir un fichage génétique et biométrique en règle et l'intolérance malpolie des agents de police.
Alors oui, on a porté atteinte à la règle d'or du capitalisme libéral, qui consiste à donner la personnalité juridique à des choses. Oui, on a gribouillé des slogans sur des murs de béton qui
semblent avoir plus de valeur que nos opinions. Oui, on a commis une "dégradation volontaire" que d'autres seraient prompts à qualifier de "terrorisme intellectuel" sous prétexte que nous n'avons
pas reçu l'autorisation du préfet pour m'exprimer. Et alors quoi ? Est-ce vraiment si grave de faire un graffiti sur les pilliers du périphérique et les barrières d'un chantier ? Oui,
actuellement c'est de l'ordre du délit : 24 heures de Gardav et condamnation à venir ! Est-ce qu'il faut donc l'autorisation du préfet pour exprimer des idées contraires à la constitution ? Oui,
pour toute création d'association ou toute manifestation il faut déposer une demande en préfecture. "Tu veux manifester ? Alors demande au préfet où tu pourras marcher avec tes panneaux
!"
Donc voila, on a passé 18 heures en gardav avec des délinquants mineurs, pour avoir sali un mur de béton. Avec nous, quatre personnes prises en état d'ébriété sur la voie publique, deux personnes
prises pour un vol supposé d'écran LCD, un voleur de pantalon et un vol à l'étalage. Enfermés vers 2 heures du matin dans le plus grand et neuf commissariat d'Europe, on a été collés dans un de
leurs réfrigérateurs, derrière des vitres blindées, sous l'oeil silencieux des caméras, éclairés toute la nuit par des néons et couchés à même le béton, dans la crasse des précédents occupants.
Sur les vitres, les restes non nettoyés d'un jet de repas. Par terre dans le coin, un gros mélange de crachats et de morve. A l'autre bout du quartier cellulaire, un taré qui frappait contre les
vitres en hurlant sans interruption de 7 à 17 heures, et au bout de notre couloir une cellule avec des sans-papiers. Le bruits incessant des loquets de portes ouverts et refermés par les agents
de la PAF finissaient par taper dans le crâne. Nous-mêmes devions cogner frénétiquement contre les vitres pour que les policiers daignent nous amener aux toilettes turques. Changement de cellule
vers 13 heures lorsqu'un mec de ma cellule s'oublie sur le sol. Les gardiens n'ont pas souhaité réagir à temps, alors le type a dû nettoyer sa crotte avec un rouleau de papier et sans eau. Ils
ont ensuite attendu 20 minutes pour l'amener se laver et le changer de cellule.
Le midi, l'attente devient déjà difficile et les gardiens disparaissent jusqu'à 15 heures. C'est en début d'après-midi que l'attente se fait insupportable. Ceux qui ont demandé un avocat ne l'ont
toujours pas vus. Le médecin ne vient pas non plus. Le parquet du procureur ne répond pas. La possibilité de joindre un proche n'est pas respectée : les officiers se contentent de prendre un
numéro et l'appelent une fois. S'il n'y a pas de réponse, ils n'insistent pas. Et impossible de laisser un message personnel. Dans la cellule, les plus nerveux s'énervent, et au delà de 17
heures, certains sont au bord des larmes. Personne ne comprend vraiment pourquoi son affaire justifie cette interminable détention. D'ailleurs ce n'est pas compréhensible, il suffirait de quatre
heures pour prendre les dépositions et formuler un procès verbal. Au final, ils convoqueront de toute façon ultérieurement pour toute condamnation, alors pourquoi laisser les gens pourrir 24
heures dans une geole ?
La réaction des autorités face à la petite délinquence est totalement disproportionnée et inefficace. Son attitude face à la contestation est quant à elle tristement fascisante...
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