L’individualisme a gagné. Il s’est emparé des hommes d’aujourd’hui comme un virus aussi coriace que le Sida. Il a infiltré même les âmes les plus ouvertes et les cœurs les plus généreux, parce qu’il a pris la forme du fatalisme pour se dissimuler dans l’esprits des gens. Et ce fatalisme, on le repère facilement dans cette peur inavouable et inexplicable que les gens ont des autres. On se regarde, on se méfie, on se défie et on s’attaque. On doute de l’autre sans cesse, parce qu’on n’est tout simplement pas sûr de soi-même. Y’en a assez de cette peur des gens les uns pour les autres ! Y’en a surtout assez que chacun impose ses règles dictatoriales aux autres, parce qu’il n’est plus capable de leur faire confiance, parce qu’il pense sans cesse qu’il possède la vérité, et à cause de sa peur égoïste ! Chacun est persuadé que l’autre est rempli de mauvaises intentions, ou qu’il est au mieux l’instrument, l’esclave d’une force qu’il ne contrôle pas (un amant, ses parents, ses amis, un groupe politique, son gouvernement…). La paranoïa est devenue un mode de vie, une façon d’aborder l’autre dans la société d’aujourd’hui. Et toute personne remplie de bonnes intentions est frustrée dans sa volonté d’aider l’autre, parce que cet autre pense qu’elle agit avec des arrière-pensées, dans un but non louable et non avouable, sans doute corrompue par le système dans lequel il vit. Alors les gens qui sont les plus conscients de l’égoïsme qui règne deviennent à leur tour égoïstes et imposent leur suspicion, leur paranoïa à l’ensemble de leur entourage.
C’est le cas de nombreux militants politiques qui, effrayés à l’idée de perdre ce qu’ils ont jalousement acquis, effrayés à l’idée qu’on pourrait révéler leur immobilisme ou leur fatalisme, ou enfin apeurés à l’idée de pouvoir être « récupérés », « corrompus », voire simplement « piégés » dans leurs activités politiques, répriment toutes les initiatives individuelles des autres gens de bonne volonté sous prétexte que l’engagement de ceux-ci n’est pas garanti, qu’ils ne sont pas suffisamment « connus » d’eux ou qu’ils ne répondent pas à l’exigence d’un bon CV de militant. L’enjeu est le suivant : ne surtout pas risquer de suivre l’initiative d’une personne qui ne corresponde pas à 100% à nos propres engagements. La conséquence dramatique de cette peur égoïste est que la dissidence politique ne peut plus se faire dans l’ombre, parce qu’un grand nombre de militants paranoïaques se méfient de ce qui n’est pas visible et veulent que tout se fasse de façon strictement transparente. Pourtant la résistance à un système d’oppression ne peut être transparente, sinon elle devient inefficace !
Le même égoïsme individualiste se retrouve dans la vie des couples modernes, lorsque l’amour devient un jeu d’espionnage ou chacun surveille les correspondances et contacts de l’autre. On n’est plus capable de faire confiance à l’autre et on préfère imposer à l’autre ses peurs, ses angoisses, sa paranoïa. On restreint les libertés de son conjoint, convaincu que cela mettra un terme à nos angoisses. Mais les peurs restent et se renforcent au fur et à mesure qu’on renforce le contrôle sur l’autre. Ces peurs égoïstes détruisent la confiance mutuelle et la pureté de l’amour, parce qu’elle soumettent l’autre à la dictature de la suspicion. Et on n’accepte pas ses fautes, on n’accepte pas l’éventualité de s’être trompé dans ses jugements. Le conjoint aura beau être le plus honnête possible, il finira par être frustré puis malheureux, parce que la personne qu’il aime continuera à se persuader qu’il est animé de mauvaises intentions.
Ce qui manque cruellement à la société actuelle, et cela se ressent dans les relations sociales entre les personnes, c’est la confiance, qui est à la base de la solidarité. La réalité sociale contemporaine, c’est une dislocation, une destruction des liens sociaux, de l’instinct fraternel, de la confiance mutuelle, qui seuls permettent la solidarité entre tous, c'est-à-dire ni plus ni moins l’amour pour l’autre. L’individualisme et l’égoïsme triomphent chaque jour plus de l’amour et de la solidarité.
Et il ne suffira pas au militants d'organiser fiévreusement des "concerts de solidarité" pour échapper à cette logique. Cette forme d'activisme est déjà celui des associations qui, à défaut
d'être inutile, est largement inneficace et s'inscrit malheureusement aussi dans la tendance actuelle de panser les blessures plutôt que d'empêcher qu'elles soient faites. Les politiques ne
doivent pas entrer dans le jeu de l'associatif, car les deux mondes, s'ils doivent réunir les mêmes gens, ne peuvent avoir le même objectif : combattre et soigner sont deux activités strictement
différentes. De nombreux militants politiques se gaussent d'organiser des événements en solidarité avec des personnes réellement militantes, alors qu'il serait bien plus pertinent de rejoindre
les personnes qu'ils défendent dans leur activisme radical (le radicalisme : une volonté politique qui ne peut rencontrer aucune limite, même la loi).
Les causes sont multiples, mais le coupable est unique : le système capitaliste libéral actuel, qui met en avant le bonheur individuel par rapport au bonheur mutuel. La pensée au pouvoir met en valeur dans tous ses actes le matériel sur l’humain et permet l’éclosion d’une quantité d’innovations éloignant toujours d’avantage les personnes les unes des autres, parce qu’elles s’avèrent tout simplement lucratives. L’éthique disparaît au nom du profit.
Si nous ne mettons pas un terme tout de suite à la paranoïa ambiante, à cet individualisme nauséabond qui touche même les plus conscientisés, alors il ne faudra pas s’étonner que nos relations sociales explosent et aboutissent finalement sur une guerre civile !
Notre ennemi est unique : il s’agit du capitalisme libéral et de l’individualisme matérialiste qui l’accompagne. Ce ne sont pas que des mots ou une doctrine gauchiste, c’est désormais une réalité criante. Ne l’oublions jamais…
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