Micha est né le 2 février 1989 à Etchmiadzine dans la province arménienne d'Armavir. Les onze premières années de sa vie, il les a vécu dans le village de Tjrarat où ses parents, éleveurs,
étaient installés avec toute leur famille. De confession Yézide, lui et sa famille faisaient partie des 40.700 membres de la diaspora yézide présents en Arménie.
Les yézides forment une communauté religieuse millénaire non chrétienne et non musulmane, parlant une variante de la langue kurde, le kurmancî. La religion yézide adore Melek Ta'us,
incarnation du soleil, représentée par un paon et à l'origine de toute vie. Le terme "yézide" vient probablement du mot persan "ized" qui signifie "ange" ou "être suprême". Le yézidisme
proviendrait des anciennes croyances zoroastriennes, qui honorent le feu et reposent sur la dualité du Bien et du Mal qui s'incarne dans la lutte finale entre Gog et Magog (fin du monde). Pour
les yézides, "
Dieu et Melek Ta'us se partagent les deux tâches primordiales : le premier est le créateur du monde, le second son préservateur, le garant de son harmonie. L’un représente
le principe central et passif, l’autre le principe actif". Dieu est appelé Khuda et procède à la transmigration des âmes, c'est à dire à la réincarnation. Les traditions religieuses des
Yézidis leur interdisent le mariage avec les étrangers et les représentants du clergé avancent un dogme catégorique selon lequel
"l'on ne devient pas Yézidis mais on le naît".
C'est au VIIème siècle que prend racine la diaspora yézide, lorsque l'islam s'impose en Mésopotamie (Irak actuel) et oblige les païens à se convertir ou à s'exiler. Les yézides sont ceux qui
choisissent de s'exiler pour garder leur foi, tandis que les autres se convertissent à l'islam. L'assassinat de Hussein, fils d'Ali et descendant du prophète, et de sa troupe à Karbala par Yazid
ben Moawya en 680 est à l'origine du schisme entre islam chiite et islam sunnite, séparation qui se répercute parmi les yézides convertis : les convertis à l'islam sunnite sont les kurdes. Au
même titre que les yézides, les kurdes feront l'objet de persécutions par l'islam chiite et seront obligés de s'exiler vers le nord pour fuir les fatwas. Une partie des exilés s'installe à
proximité de Mossoul dans la vallée de Lalish où se trouve le sanctuaire établi par le cheikh Adi (1073 - 1162), l'une des figures majeures du yézidisme, qui adapta les croyances yézides à
l'islam. Le yézidisme est en effet une religion qui ne connait pas de dogme strict et s'adapte aux conditions de temps et de lieu...
L'autre partie des exilés s'installe dans le Caucase, en Arménie ou en Géorgie actuelle. Dans l'Arménie actuelle où la religion officielle est le christianisme, les yézides subissent jusqu'à nos
jours de sérieuses persécutions de la part de leurs voisins. Ils y font l'objet de pillages, de confiscations et d'agressions régulières.
Dans son village de Tjrarat, la famille de Micha et le membres de sa communauté ne fait pas exception à la règle. Des hommes viennent régulièrement leur confisquer du bétail et les menacer. Les
pressions sont quotidiennes et Micha se souvient d'avoir subit des brimades de la part de ses camarades de classe. En 2000, les parents de Micha refusent de se voir confisquer à nouveau une
partie de leurs moutons et s'opposent à leurs détracteurs. La réponse ne se fait pas attendre : quatre hommes cagoulés et armés, visiblement militaires, font irruption chez eux un matin et tuent
l'oncle de Micha au couteau avant de s'en prendre à son père. Sa mère reçoit un coup de hache dans l'avant-bras en essayant de s'interposer. Les agresseurs quittent alors leur domicile, menaçant
de revenir les tuer.
La famille de Micha n'attendra pas leur retour. Après avoir porté plainte auprès des autorités et voyant que personne ne veut enquêter sur le meurtre de son oncle et leur agression, sa tante se
réfugie dans une autre ville, tandis que les parents de Micha et leur trois enfants décident de quitter le pays. Tout est vendu et la famille fuit vers la Russie en bus à travers la Géorgie. Le
voyage dure trois jours...
Ils vivront alors cinq années dans la ville de Samara, jusqu'en 2005. Le père de Micha est vendeur sur les marchés, tandis que lui, son frère et sa soeur, vont à l'école. Ils sont sans papiers.
Et en Russie, tout pour eux fait l'objet de pots-de-vins : ils doivent payer la police pour pouvoir garder leur appartement et le droit de vendre sur le marché, doivent payer l'administration
pour rester à l'école. Ils subissent le racisme quotidien des russes, qui n'acceptent pas leur présence et les insultent sur leur couleur de peau et leurs origines. A l'école Micha a quelques
amis, mais tous font l'objet des mêmes brimades de la part des adolescents russes. Micha, son frère et sa soeur, ne resteront finalement que deux ans sur les cinq à l'école. Le père de Micha est
pris à parti par des skinheads qui le menacent...
En 2005, lorsque Poutine décrête de nouvelles lois à l'encontre des étrangers, limitant leur présence sur les marchés, et devant la persistance des intimidations, la famille de Micha choisit à
nouveau l'exil avec l'aide d'un ami qui leur propose un moyen d'atteindre la France. C'est de façon clandestine et dans un camion qu'ils franchiront alors les frontières de l'espace Schengen par
l'Ukraine jusqu'en Autriche, avec l'aide d'un passeur.
Alors qu'ils s'apprêtent à quitter l'Autriche en bus pour la France, la police les arrête. Le père de Micha est placé en centre de rétention, tandis que sa mère et ses frère et soeur sont placés
dans un "
hotel criminel". Micha explique qu'il s'agit d'un hotel dont l'administration collabore avec la police et surveille leurs moindres allers et venues. Tandis qu'ils parviennent à
s'enfuir, le père de Micha entame une grève de la faim de 10 jours pour obtenir sa libération, qu'il finit par obtenir. Il rejoint sa famille à Lille un mois après leur fugue de "l'hotel
criminel"...
Le 31 août 2005, ils déposent une demande d'asile qui leur est refusée sous prétexte que leur entrée sur le territoire s'est faite illégalement. Ils n'ont pour seuls papiers que leurs certificats
de naissance. Durant 10 mois, ils appeleront chaque jour le 115 pour bénéficier d'un toit. Micha a 16 ans. Son frère et sa soeur, comme lui, sont scolarisés. Il est inscrit en CAP électricité au
lycée en 2006, CAP qu'il obtient avant de s'inscrire en BEP. A ses 18 ans, un OQTF est envoyé à toute la famille. Il font une nouvelle démarche à l'OFPRA, qui rencontre un nouveau refus,
prétextant cette fois-ci le "
manque de conviction dans le récit des faits ayant amenés la famille à fuir son pays d'origine et la Russie". Ils font alors une demande de recours, qui est
jugée le 10 mars 2008 à Paris. Le tribunal est constitué de trois magistrats sexagénaires et distants qui insistent sur les détails des persécutions subies. Dans la salle, un dizaine de personnes
attend à son tour de se justifier sur les raisons de son exil...
La décision concernant leur droit à rester ou non sur le territoire a été donnée la semaine passée : REFUS !
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