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"L'humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre", Walter Benjamin dans "Essais"
Mercredi 26 mars 2008
Devant les politiques iniques de notre gouvernement et face à la traque dont font l'objet les sans papiers sur le territoire français et européen, nous nous devons de faire objection de conscience et de renouer avec nos valeurs fondamentales d'entraide et de solidarité.

Alors que nos politiques se gaussent de rendre hommage à ceux qui durant la guerre cachaient les juifs, ils se permettent a contrario de criminaliser et de condamner injustement les personnes qui font preuve de la même humanité désintéressée à l'encontre des sans papiers. Notre devoir est de refuser cet état de fait et de faire respecter les droits humains que l'Europe forteresse remet chaque jour un peu plus en cause. Si cela doit nous amener aux frontières de la légalité, nous prendrons le risque de bafouer ces lois qui nous semblent anti-constitutionnelles et dangereusement fascisantes !

C'est dans ce cadre que nous appelons à la désobéissance civile, afin que la xénophobie ne soit ni légalisée, ni légitimitée par notre passivité !

A ce titre, voici un témoignage d'une humanité ordinaire avec laquelle nous devons renouer :


Hébergement de deux sans-papiers...

Mardi 12 février 2008, petite soirée entre potes militants. Rires et projets fusent dans un nuage de fumée se dissipant entre les bouteilles de bière d’un prix médiocre, d’un goût dégueulasse…

A 20h30 je reçois un coup de fil de C, engagé dans la lutte qui oppose les sans-papiers et militants à l'autoritarisme du gouvernement français : « J’ai une question épineuse…pourrais-tu loger deux sans-papiers cette nuit ? Ils sortent tout juste du centre de rétention de Calais et partent pour Lille. »

La réponse étant, bien entendu, favorable, nous allons avec les copains accueillir nos deux compagnons de misère qui arrivent à 21h58 à la gare Lille-Flandres. Nous devons repérer un jeune homme d’origine indienne portant un pull rouge accompagné d'un Roumain. Après avoir fait un rapide tour de la gare afin de vérifier si d'infâmes rôdeurs en uniforme déambulent entre les quais, nous attendons le train de Boulogne-sur-Mer. Une ou deux cigarettes ont le temps de se consommer avant que le train n'entre en gare. Au loin deux silhouettes se dessinent.

Nous nous approchons, des poignées de main s’échangent tout en se présentant rapidement : « I’m Jimmy, I come from India ». « I’m Julian, I'm from Romania ». Nous nous comprenons en anglais et à l'aide des gestes. On se dirige vers la sortie quand arrive un groupe de bleus et de camouflés nous fusillant du regard. On retient sa respiration, on les regarde….et on se croise… Nous ressentons un peu ce stress qui pour eux est quoitidien. Sur le chemin menant à notre appartement les deux migrants nous apprennent leurs déboires avec la police : ils sont restés deux jours en détention. Julian a présenté sa carte d’identité à un policier qui a estimé qu'elle n'était pas valable, dans la mesure où elle était légèrement déchirée …alors qu’elle était tout ce qu’il y a de plus valable (pourquoi avoir une fausse carte alors que la Roumanie fait partie de l’Europe : ses ressortissants peuvent en principe circuler librement dans l'espace Schengen ?). Julian nous apprend aussi que les flics ne lui ont pas rendu sa trousse de toilette qui contenait notamment un rasoir électrique…mais il a eu la chance de récupérer à sa sortie le kébab qu’il avait acheté juste avant son arrestation deux jours auparavant et que ses hôtes lui ont empêché de manger. En deux jours ils n’ont eu droit qu’à deux biscuits secs. Nous arrivons à l’appartement et nous nous serrons pour leur faire de la place. Ils sont très gênés ; Jimmy, qui n’a que 17 ans mais qui fait plus que son âge, est très timide. Julian a quant à lui une trentaine d’années. Nous leurs proposons boisson et nourriture mais ils n’osent pas accepter nos invitations.

La soirée continue avec nos deux camarades, nous discutons en anglais mais nous ne nous comprenons pas toujours. Nous comprenons cependant que Julian doit se rendre à l’ambassade roumaine à Paris pour refaire une carte d’identité, mais qu’il n’a pas un centime pour le billet de train et que Jimmy a déjà son billet pour Bruxelles, où il est censé rejoindre des amis ou des personnes de sa famille. On décide donc de se cotiser pour payer le train de Julian. La soirée se passe, nos deux compagnons acceptent finalement nos friandises (pain, jambon, fromage, cigarettes…). Les potes rentrent chez eux, chaleureusement remerciés par les deux sans-papiers ; nous restons donc à 4 avec F. Nous continuons la conversation, tandis que l’un va se laver les pieds, puis l’autre. Nous apprenons que nous avons mal compris l’histoire de Jimmy : son père vit en Angleterre et lui a envoyé 100 euros pour payer le billet pour Bruxelles et survenir à ses besoins mais un de ses « amis » a réceptionné l’argent et a gardé 80 euros…sacrée commission ! Il n’a donc plus assez d’argent pour payer le trajet. Nous passons donc des coups de téléphone à droite à gauche pour essayer d’avoir un peu d’argent mais ce n’est pas fructueux. Sur cette mauvaise nouvelle, nous décidons de nous coucher, il doit être 00h30. On propose le lit deux places mais ils le refusent en nous disant que nous sommes déjà bien assez serviables comme ça, nous remerciant amicalement au passage. Ils dorment donc sur un lit de fortune faits de trois duvets posés à terre.

Extinction des feux, ils dorment d’un profond sommeil.

7h00, le réveil sonne mais je n’ose pas les réveiller.
7h30, le réveil retentit à nouveau mais ils dorment toujours…

Finalement on se lève vers 8h00, on prend une petite douche et un café le temps d’oublier le problème de fric (et de flics) puis nous nous mettons en route.

Nous nous rendons au local du Comité de soutien aux sans-papiers (CSP59), espérant naïvement avoir quelques pièces pour le train mais l’homme qui nous reçoit est dans l’impossibilité de nous aider puisqu’il n’y a pas de caisse de soutien (ou de soutien tout court). On va donc dans une boulangerie acheter deux croissants pour quatre afin de se remplir l’estomac puis nous appelons W pour savoir s’il peut nous amener jusque Bruxelles. Mais sa voiture étant HS il préfère nous rejoindre à la gare afin d’avancer avec sa carte bleue le ticket de train de Jimmy et compléter celui de Julian (une soixantaine d’euros en tout). On le retrouve à 9h20 à la gare, qui est squattée par quelques policiers (ben oui, ils sont tout le temps là…) pour avoir l’argent. Nous passons inaperçus. Wrepart ensuite. Nous attendons devant la gare, fumant quelques cigarettes tout en refaisant le monde. On s’échange les numéros de téléphone, quelques photos sont prises, puis ils nous remercient encore une fois très chaleureusement (même si pour nous cette aide allait de soi). Ils sont content de voir que la France ce se résume pas seulement à une population aveugle et une police menaçante.

10h00 : le train de Julian est au départ. On s’embrasse, on a le cœur « gros » et les yeux embués...
"Good luck my friend !
- thank you for all my friends"


10h10 : le train de Jimmy entre en gare. Même scénario d’embrassades et vives poignées de main. On se salue de chaque côté de la vitre et le train s’en va doucement..

Le stress baisse un peu car ils ont évité la PAF et retombe complètement lorsque Jimmy nous appelle deux heures plus tard pour dire qu’il est bien arrivé et encore plus tard dans l’après-midi quand Julian, sortant de l’ambassade, appelle pour signaler que tout s’est bien passé et qu’il devrait avoir très vite de nouveaux papiers roumains.

Pour se faire rembourser les sous dépensés pour les billets, nous avons organisé une petite quête le lendemain sur Lille,

N’hésitez pas à aider des personnes sans-papiers, qui souffrent énormément des discriminations venant de la police et subissent sans cesse le délit de faciès.

Cette chasse à l’homme serait, semble-t-il, sans équivalent en Europe.

Adock


Nous ne sommes déjà pas capables d'accueillir comme il se doit les citoyens européens venus de Roumanie, les considérant comme des européens de seconde zone, alors comment pourrions-nous réussir à créer une Europe qui soit réellement ouverte ? L'Europe que nous avons créée est une bulle opaque et impénatrable, un microcosme individualiste au sein duquel chacun apprend à haïr l'autre pour être plus concurrenciel ou compétitif...

Le paradoxe incontestable de cette Europe-forteresse que nous sommes en train de construire, c'est qu'il faudra sans doute tirer un trait sur notre idéal de liberté et construire un mur tout autour de nous pour mettre réellement un terme à l'immigration. Nous sommes donc en train, et l'agence Frontex n'est qu'un prémice à ce rideau de fer qui s'érigera bientôt, de nous assiéger nous-même à l'intérieur de notre territoire. Ce que les pragmatiques politiciens négligent dans leur pensée statistique, c'est que la richesse de notre continent n'est dûe qu'aux intarissables flux migratoires qui durant des siècles et des siècles ont créé notre prospérité. Nos ressources, notre force de main d'oeuvre, nos arts, sont arrivés avec les "barbares", les "envahisseurs", les "métèques" et autres migrants que notre continent a accueilli ou réduit en esclavage depuis des millénaires. Si nous fermons les vannes, nous étoufferons à l'intérieur de notre ghetto protectionniste et finirons par recracher vers l'extérieur ces millions de citoyens du monde que nous avions su intégrer dans notre société occidentale. Ils fuiront vers leurs pays d'origine, éccoeurés et affamés par notre individualisme crasse. Que ferons-nous, pauvre peuple aryen et tristement blanc, lorsque toutes les couleurs se seront effacées de l'Europe pour nous laisser agoniser dans notre obscurantisme ? Il n'y a pas de superiorité occidentale, il n'y a pas d'eldorado européen, car tout ce qui a fait notre gloire est anéanti peu à peu par l'impact néfaste de nos politiques (anti)migratoires.

Et ce n'est pas en choisissant nos immigrés sur le volet d'après leurs diplômes et nos besoins, ce n'est pas en achetant nos matières premières avec des centrales nucléaires, ce n'est pas en nous imposant par la force des roquettes, que nous maintiendrons notre puissance. Notre puissance ne peut subsister que si elle se met au service de la puissance des autres. Continuons à ignorer nos voisins, à leur imposer des tests ADN, des visas aéroportuaires, des prises d'empreintes digitales, à prononcer chez eux des discours paternalistes et colonialistes, et le monde se retournera bientôt contre nous.

Toutes les forteresses tombent sous les coups de l'injustice qu'elle renferment !

Triste scénario que celui de l'Europe libérale...









par Adock & Eunous publié dans : Chronique apatride
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