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"L'humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre", Walter Benjamin dans "Essais"
Jeudi 20 mars 2008

SUR LE TRAITEMENT DE LA MOBILISATION PAR LES MEDIAS


Nous tenant informés des évolutions de la mobilisation ailleurs en France, nous avons constaté venant des médias une forte hostilité à l’encontre de la mobilisation étudiante. Contrairement au mouvement contre le CPE qui avait vu rapidement les médias développer un discours conciliant à l’égard du mouvement étudiant, notre lutte contre l’autonomie des universités a suscité de la part des journalistes des articles et des commentaires extrêmement condescendants et subjectifs. L’ampleur de la mobilisation a été niée comme rarement auparavant, Jean-Pierre Pernaud ayant même annoncé sur TF1 le blocage de 3 facultés à un moment où le mouvement en comptait déjà 27. Depuis un an, nous avons constaté une dérive médiatique qui tend à faire de la presse écrite le royaume du copier-coller, où d’un journal à l’autre on retrouve les mêmes articles à l’identique et où la diversité de l’opinion n’a plus sa place, les journaux étant globalement tous hostiles à notre mouvement, qu’ils soient de gauche ou de droite. Certaines interviews tout à fait pertinentes ont été tronquées ou coupées en morceaux de façon à les rendre inintelligibles. Mais le plus courant reste cette tendance à n’interroger que des "usagers en galère" et autres mécontents et râleurs, sans donner la place qui lui est due à l’expression des inquiétudes légitimes concernant notre avenir. Les médias se sont fait les porte-paroles de l’individualisme. C’est la raison pour laquelle les AG ont soumis régulièrement au vote l’exclusion des médias, afin que les débats, les emportements et autres discours passionnels ne soient pas utilisés par les journalistes pour servir un discours pré-établi par leur rédaction ou faire du sensationnel.


SUR LA GESTION DU CONFLIT PAR LES AUTORITES


Au cours de notre mobilisation et des précédentes, nous avons fait un constat gravissime sur la non prise en compte des inquiétudes populaires par les autorités. Alors qu’un certain nombre de sociologues et de spécialistes diagnostiquent une radicalisation de la société, nombreux sont ceux qui font l’impasse sur la radicalisation du pouvoir. C’est surtout depuis la crise sur la question des retraites en 2003 que nous pouvons constater à quel point la mobilisation de la rue rencontre l’indifférence des politiciens. Derrière des phrases comme "Ce n’est pas la rue qui gouverne" se cache une triste réalité qui est la suivante : notre colère n’a pas droit de cité, quand bien même nous sommes des centaines de milliers à manifester. A partir de ce déni de démocratie, nos gouvernements se permettent d’infantiliser la contestation, de la mépriser pour finalement la criminaliser. S’opposer aux réformes libérales est désormais considéré comme un acte d’insubordination qui n’a pour seule réponse que la violence physique. C’est ainsi qu’on a vu se mettre en place des bataillons impressionnants de la Brigade Anti Criminalité (BAC), dissimulés en civil autour de nos manifestations, afin de réprimer toute velléité de révolte. Plus visible que cela, il est notable que la manifestation en elle-même est soumise à des règles imposées par la préfecture et que dès qu’il est question de quitter l’itinéraire de manifestation mis en place par le préfet, les CRS sont là pour obstruer le passage comme c’est arrivé plusieurs fois ces deux dernières semaines. Le jeudi 22 novembre, sans aucune violence, notre manifestation a tenté à Porte des Postes de pousser lentement mais fermement le cordon de CRS (comme en témoigne une vidéo disponible sur dailymotion ), action non-violente qui a reçu comme seule réponse des coups répétés de matraques (même au niveau du visage : un manifestant est allé aux urgences pour des points de suture au front). A noter que la force de résistance des CRS est telle que des poussées de bouclier auraient largement suffies. Mais c’est sans compter les charges de CRS menées devant le lycée Pasteur le 29 novembre et qui ont scandalisé par leur violence un très grand nombre de gens jusqu’à l’autre bout du pays (quand même !) : comment un pays peut-il aller si mal qu’il tolère que des CRS armés viennent charger sans sommation des lycéens mineurs devant leur établissement ? Surtout, comment un pays peut-il être assez malade pour voir des étudiants applaudir et chanter à la vue de leurs camarades matraqués à leurs pieds par des CRS ? L’allure répressive que prennent les autorités, avec le consentement d’une majorité, que ce soit en banlieue ou sur le parvis de nos universités, est un très mauvais présage pour les temps à venir. Ne serions-nous pas les témoins d’une nouvelle fascisation des mentalités ?


SUR L’OBJET DE NOTRE MOBILISATION


La loi sur laquelle portait notre mobilisation, c’est-à-dire celle sur l’autonomie des universités, a été négociée et adoptée durant les vacances d’été, sans que la communauté universitaire ne soit en mesure de se réunir pour en discuter afin d’en saisir tous les enjeux. Nous avons très tôt dénoncé les méthodes utilisées par ce gouvernement pour faire passer ses réformes, qui en règle générale n’emportent pas l’adhésion d’une majorité.


Cette loi de réorganisation de l’enseignement supérieur est suffisamment importante et grave pour qu’un véritable débat aie dû être organisé avant toute légifération. La LRU n’est que l’aboutissement de la fièvre de privatisation engagée par les libéraux contre les services publics essentiels et n’est qu’un pas de plus vers la mise en concurrence des moindres éléments constitutifs de notre société. Mûrie depuis une dizaine d’années par les politiciens libéraux de nos gouvernements européens, la LRU n’est que l’application française du processus européen de Bologne signé en 1999 par les Etats membres de la communauté européenne dans le but de mettre en concurrence entre elles ses universités. La preuve en est les mobilisations comme à Barcelone en Espagne ou Manheim en Allemagne contre les conséquences de ces politiques libérales. Car cette loi permet ni plus ni moins :


- la dépense libre des dotations de l’Etat, voire libre fixation des frais de scolarité, c’est-à-dire une augmentation progressive et sans limite des frais d’inscriptions.


- la répartition libre des crédits de l’Etat dans les différentes filières, donc instauration de filières dites rentables et fermeture progressive de filières dites "poubelles"


- une sélection progressive sur dossier à l’entrée de l’université.


- un recrutement autonome des enseignants, des chercheurs et du personnel administratif. Voire libre gestion de la politique salariale et des plans de carrière, donc signature de contrats de droit privé.


- la perte de représentativité des enseignants, personnels et étudiants dans les Conseils d’Administration au profit de la seule présidence.


- l’entrée des entreprises dans les organes décisionnels de l’université, impliquant le droit de regard des chefs d’entreprises sur les budgets et le contenu des filières.


- l’appel à des financements privés de la part des universités pour subvenir aux besoins financiers dont l’Etat s’est désengagé.


- l’acquisition de valeurs mobilières et constitution de fonds de placements par les universités, donc transformation de l’université en entreprise.


Il était donc de notre devoir et de notre droit de nous opposer fermement à cette nouvelle loi qui s’inscrit encore une fois dans une logique globale de désengagement de l’Etat et de casse des acquis sociaux au profit d’un idéal irresponsable qui prône la concurrence, le profit et la croissance perpétuelle. Nous demandons à ce que la société prenne conscience que le chômage n’est que le résultat de ces politiques qui se sont mises en place depuis les années 1980. Ce n’est pas le système éducatif qui doit s’adapter aux caprices des entreprises, mais au chefs d’entreprises de prendre en considération la valeur de nos formations et de nos diplômes. Si aujourd’hui une majorité de la société française est mécontente et s’est prononcée à 54,67% contre le projet de constitution européenne en 2005, c’est sans doute que le libéralisme et l’esprit sécuritaire de nos gouvernements ne sont pas une réponse à la précarité, au chômage, au faible pouvoir d’achat et aux nombreuses plaies de la société actuelle.


Nous souhaitons interpeller le gouvernement sur sa façon d’envisager le dialogue social. Faire des descentes dans les usines et parader dans les quartiers populaires, être omniprésent dans les médias, tout en augmentant ses propres salaires et prendre ses vacances sur un yacht, c’est la conception de la politique que peuvent avoir Bush ou Poutine, mais ce n’est pas ce que nous attendons d’une démocratie. Parallèlement, l’autisme de notre gouvernement, son incapacité à tenir compte de la colère qui s’exprime dans la rue et dans les quartiers, le recours permanent aux symboles et aux émotions, à la répression, sont autant de signes d’une radicalisation du pouvoir que nous contestons vivement.


Enfin, les syndicats invités à la table de négociation par notre gouvernement n’étaient pas représentatifs de la communauté étudiante qui demandait expressément l’abrogation de cette loi et non son amendement. C’est une des raisons qui ont poussé la coordination nationale réunie à Lille les 24 et 25 novembre de se distancer de l’UNEF majoritaire, parce qu’elle n’était pas en phase avec les revendications des étudiants mobilisés, décision délicate qui a eu le mérite de montrer qu’un mouvement n’est pas qu’une initiative syndicale. Le mouvement étudiant n’a jamais considéré l’UNEF majoritaire comme le fer de lance de sa mobilisation et réprouve les tentatives de négociation engagées par Bruno Julliard au nom d’une communauté universitaire qu’il ne représente pas.


Dans l’idéal, nous avançons les revendications suivantes :


- la suppression de la LRU, de la Loi sur l’Egalité des Chances et l’opposition à l’instauration du processus de Bologne.

- un service public gratuit, de qualité et non soumis aux lois du marché (qui implique la suppression des franchises médicales).

- la titularisation des précaires de la Fonction Publique.

- les 37,5 anuités pour tous.

- la généralisation de la semaine de 4 jours (32 heures) générant la création de CDI.

- une meilleure répartition des richesses, par l’instauration de taxes sur les grosses fortunes et les transactions.

- la régularisation des sans papiers présents sur le territoire français (impliquant l’arrêt des expulsions).

- l’abandon des réformes de la carte scolaire et de la carte judiciaire.

- un logement décent pour tous.


Que l’on se comprenne. Ceci n’était pas un appel à la poursuite acharnée du blocage. Les mouvements s’éteignent plus ou moins lentement, plus ou moins piteusement, ont parfois des sursauts de rage ou d’orgueil, prennent plaisir à se faire croire qu’ils vont perdurer sous la forme des traditionnels et stériles comités de vigilance… Mais ce qui est certain, c’est qu’ils finissent tous par y passer. Et nous en prenons notre parti. La LRU ne peut être comprise que comme une manifestation, somme toute périphérique, du projet politique néo-libéral. C’est à ce projet dans son ensemble que nous nous opposons et il est évident, au vu du déséquilibre des forces en présence, que cela ne peut guère s’envisager qu’à long terme.


Les luttes se poursuivent sans trêve et se succèdent de l’autre côté du voile que nous nous appliquons tous sur le visage pour vivre tranquilles – et aveugles. Arrêtons-nous donc un instant dans notre course, sortons la tête de nos nombrils, regardons aux alentours et comprenons ceci : un mouvement social, un blocage d’université, une grève, une émeute ne sont pas des situations de crise. C’est la société, telle qu’elle existe, qui est la crise. Les luttes n’en sont que la conséquence et se perpétueront aussi longtemps qu’un bouleversement politique radical n’aura pas eu lieu. A chacun de déterminer le rôle qu’il a envie de tenir dans ce qu’on est bien obligé d’appeler, au risque d’exciter les bonnes consciences pacifistes et citoyennes, une guerre.


Si ce mouvement est bien mort, c’est que le suivant se profile déjà à l’horizon.


A TRES BIENTOT !


Texte collectif à contributions multiples

Des étudiants lillois mobilisés contre la dérive néo-libérale et liberticide de la société

par Eunous publié dans : Chronique asociale
commentaires (1)    ajouter un commentaire

Commentaires

pour changer des commentaires visant à polémiquer, je souhaitais juste dire "merci" pour ce compte rendu long mais réfléchi.
l'autre.
commentaire n° : 1 posté par : l'autre le: 29/03/2008 23:05:51
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