Je voulais ajouter ici un communiqué que nous avons été plusieurs à rédiger et qui n’avait malheureusement pas été diffusé...
AUTO-CRITIQUE DU MOUVEMENT LRU
Les universités françaises ont commencé à se mobiliser de façon visible entre le 31 octobre et le 6 novembre, soit deux mois et demi après l’adoption de la loi relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (n° 2007-1199 du 10 août 2007). Avant le blocage, il y a eu une longue période d’information au cours de laquelle nous avons diffusé des tracts, affiché, débrayé des cours. Dans le climat d’indifférence et d’individualisme qui caractérise la société actuelle, nous étions contraints de passer à une étape plus radicale et forcément moins populaire de la lutte pour nous faire entendre et susciter le débat : le blocage.
SUR LE BLOCAGE COMME MOYEN
Cette méthode de lutte, quels que soient les inconvénients qu’elle induit et la révolte qu’elle suscite, a le mérite de placer le débat dans le champ public, de provoquer une réaction de l’opinion et de l’amener à se réunir en assemblées générales pour d’abord prendre le temps de s’informer puis d’écouter nos revendications et de la forcer à s’interroger sur leur bien fondé. Rassembler 1000 personnes dans un amphithéâtre pour débattre de questions politiques (politique : vie de la cité) est malheureusement devenu impossible sans recourir à ces procédés, le politique ayant aujourd’hui systématiquement tendance à être déléguée… et délaissée. Nous tenons à rappeler que de tout temps les acquis ont été obtenus par la force, bien souvent à l’aide de barricades, de blocages, de grèves et de conflits durables (ce sont les barricades de 1789, 1848 et 1870 qui ont permises l’instauration de la République, celles de 1944 qui ont chassées le fascisme…). Nous rappelons également que c’est bien souvent contre l’opinion de la majorité qu’ont été obtenues les avancées sociales, donc nous assumons totalement notre statut minoritaire, en espérant néanmoins mobiliser du monde autour de nos revendications qui nous apparaissent non seulement cruciales mais également vitales !
SUR L’ENGAGEMENT DES VOTANTS
De fait, si l’ensemble des étudiants qui nous ont soutenu dans leur vote avait pris la peine de venir s’impliquer, nous n’aurions pas aujourd’hui à nous justifier sur la légitimité de nos actes, car il est peu probable que les 1630 personnes nous ayant soutenues en début de mouvement (12 novembre) soient des révolutionnaires fanatiques (ni même les 2000 personnes s’étant prononcées contre la LRU le 26 novembre)… Par contre ils ont sûrement des choses à dire et faire entendre au même titre que n’importe qui.
SUR LA DEMOCRATIE ET LE FONCTIONNEMENT DES AG
Quant aux reproches lancés sur tous les tons et tous les modes pour s’insurger contre les torts faits à la démocratie dans le cadre de nos assemblées générales, nous ne pouvons, au mieux, qu’en rire. Si respecter la démocratie consiste à se tirer une balle dans le pied en invitant nos adversaires politiques à venir perturber nos débats (notamment en les ramenant sans cesse sur la question des modalités du blocage) ; si respecter la démocratie signifie que toutes les opinions se valent et que les arguments ne sont plus nécessaires pour justifier une prise de position ; si respecter la démocratie c’est la renvoyer à l’isoloir sans la confronter à l’échange de vues et attendre la caution des 50% plus une voix pour agir ; si respecter la démocratie implique qu’il ne faut surtout porter de jugement sur personne parce qu’on ne connaît pas le vécu des gens, que la politique est une affaire privée, qu’on pourrait les blesser, que c’est mal, que c’est violent ; si c’est cela qu’on entend par démocratie, alors nous ne voulons plus être démocrates. Ce démocratisme mondain, instrument idéologique de contrôle parfaitement adapté au troupeau de victimes individualistes que nous sommes, ne devrait pas avoir sa place dans une AG de lutte. Le plateau de « c’est mon choix » lui a déjà fait trop d’honneur en l’accueillant.
Nous avons une plus haute idée de la démocratie : une forme d’organisation politique où tout un chacun aurait l’occasion de se faire un avis sur les questions qui le concernent et d’en débattre au sein d’assemblées, groupes, conseils, etc. Ceci avant d’aller participer aux tâches collectives jugées nécessaires (et combien le sont ?).
Nous disons bien « se faire un avis », c’est-à-dire se donner les moyens d’un recul critique vis à vis des discours pré-mâchés qui nous sont assenés au quotidien, autant par les médias que par les spécialistes du discours contestataire. Vu les circonstances, cela n’a rien d’évident, nous en convenons. Mais, dans un établissement où sont avant tout formés les futurs dépositaires du savoir « légitime », ceux qui prétendront apprendre aux prochaines générations ce qu’est penser, ce qu’est vivre, qui contribueront en bref à la reproduction des structures sociales… Dans un tel établissement, comment accepter que les étudiants ne prennent même pas la peine de recouper les sources d’information dont ils disposent avant de prétendre se faire un avis ? Comment considérer qu’ils ne crèvent pas de honte en annonçant bravement que la liberté des médias est assurée par le seul fait qu’on les laisse rentrer où ils veulent sans considérer une seule seconde que la provenance de leurs financements joue peut-être un rôle dans la teneur de la bonne parole qu’ils dispensent ?
Nous disons aussi : « débattre », ce qui veut dire savoir de quoi on parle mais aussi savoir de quoi l’autre parle. Autrement dit, apprendre à écouter et à ne prendre la parole que lorsqu’on pense pouvoir faire avancer le débat par des prises de position assumées et argumentées – et pas pour faire étalage de son cerveau, de son sourire, de sa vie, de sa haine du système, de ses bonnes blagues, de ses effets de manche... De ce point de vue, il est évident que les membres de l’AG ont beaucoup d’efforts à faire tant il est vrai que, comme partout ailleurs, la loi du plus fort s’y installe avec d’autant plus de facilité qu’on croit le problème réglé depuis longtemps (un anarchiste, un communiste ne peuvent être ni raciste ni sexiste, c’est bien connu). Nous dénonçons l’inconséquence des tribuns exaltés et les dominations informelles qu’ils reproduisent jusque dans les groupes les plus radicaux. En ce sens, l’AG n’est rien moins qu’un théâtre, un lieu d’échanges codés et quasi-inaccessible dont seuls quelques spécialistes de la parole facile tirent les ficelles, de toutes affiliations politiques qu’ils soient. Mais nous ne dénonçons pas moins la position confortable de ceux qui se laissent tranquillement porter par le courant et se contentent d’acquiescer à un mouvement dont ils considèrent être les acteurs mais qui défile en réalité sous leurs yeux de consommateurs.
On pourrait ironiser longtemps sur la gestion collective des tâches telle qu’elle a été mise en pratique depuis le début du mouvement. On s’en passera. L’inertie a cessé de nous faire rire. Dans la mise en pratique de nos décisions et la réalisation de notre volonté d’action, nous n’avons d’abord pas mis en place l’effort logistique nécessaire et surtout nous n’avons pas le soutien effectif du nombre. Dans la création du soi disant rapport de force avec l’administration par exemple, les piquets de grève n’auront tenus qu’à peine deux semaines… S’il est aisé d’accuser les militants d’oisiveté ou de laisser-aller, c’est sans doute parce que leur faible nombre n’a jamais permis jusqu’ici la réalisation de nos objectifs de lutte : on ne construit pas un mouvement avec une large majorité qui attend qu’une minorité prenne les décisions et donne des directives. Si des commissions existent, la quantité insuffisante de leurs membres ne permet pas de les rendre efficaces compte tenu de la permanence nécessaire de leur travail, sans compter que leur coordination est loin d’être effective. Si certains interprètent cette faiblesse comme l’expression d’un mouvement marginal, les résultats des nombreux votes en faveur de notre mobilisation nous permettent d’en douter : le mécontentement qui nous anime nous rapproche d’une majorité d’étudiants. La mobilisation, à l’image de la société et du monde étudiant, connaît elle au contraire un fort déficit d’engagement et de solidarité !
Déficit qui n’est pas toujours pour déplaire au "militant professionnel" qui, du fait même qu’il joue sur son terrain, est assuré de s’en sortir à tous les coups. Personne ne se sent concerné par ses revendications ? C’est qu’il a tellement d’avance que les gens autour de lui ne peuvent pas saisir la portée de son engagement. Le mouvement est populaire et prend de l’ampleur ? Le mérite lui revient également : sans lui, rien de tout cela n’aurait été possible. Dans les deux cas, il s’agit de remplir une mission prestigieuse et gratifiante. Même quand il perd, le militant gagne – d’autant plus si l’on considère que ses responsabilités sont aussi larges que ses objectifs sont indéfinis. C’est quoi la révolution ?
Nous ne jetons pas la pierre… Ou plutôt si, nous le faisons. Mais nous nous attendons à la récupérer dans la gueule à un moment ou à un autre.
Nous voulons rappeler quelques principes de fonctionnement de l’AG. Un règlement d’AG a été voté dès les premières AG en présence de plusieurs centaines de personnes et reste disponible à qui souhaite s’en soucier. Ce véritable corpus institué des « lois immuables d’organisation de la lutte », véritable carcan bureaucratique jamais questionné, serait soit disant notre « constitution » à nous. Il ne sert qu’en réalité en de rares circonstances, aux militants spécialistes qui l’ont fait passer dans l’indifférence générale, afin de leur garantir « statutairement » quelques pirouettes habiles les autorisant, de temps à autre, à faire taire celui qui importune et qui ne se plie pas au « code ». En matière de musellement de la spontanéité, les tacticiens des luttes sociales en tiennent également une couche lorsqu’il s’agit de tirer les ficelles à leur profit.
Bref, outre certaines AG décisionnelles visant à organiser en interne notre lutte, les AG fonctionnent avec un bureau révocable de 5 personnes et un ordre du jour amendable par l’AG, fort heureusement. Le tour de parole est censé être équitable et ne pas excéder trois minutes. Que les droitistes notoires n’aient pas la parole aussi souvent qu’ils le voudraient, fort bien : leur exclusion définitive des AG nous satisferait davantage encore. En revanche, la répartition du temps de parole au sein des acteurs du mouvement nous inquiète et nous attriste : les mâles rhéteurs ont de fâcheuses tendance à bouffer tout l’écran.
Les AG sont pour la plupart annoncées à l’avance, par affichage et sur le site indymedia, et ouvertes à qui souhaite s’investir. Les votes sont comptabilisés par des compteurs issus de l’assemblée.
Les AG sont souveraines – ou du moins aimeraient l’être. Car si dans l’absolu elles le sont, le rapport de force permettant d’assurer que ce droit soit respecté est autrement plus dur à mettre en place. C’est bien beau de rêver à une lutte autogérée, encore faut-il ouvrir les yeux sur l’état de notre relative inconséquence en terme de souveraineté matérielle. Rien n’est jamais acquis dans une lutte sociale et l’AG peut bien décréter ce qu’elle veut si elle n’a pas les moyens de l’imposer par la suite. Ainsi, un blocage où les barrages ne sont pas tenus par des grévistes et le campus est déserté par l’ensemble de la communauté universitaire n’est pas un blocage mais une fermeture administrative - ou une lutte fantoche, au choix. Que l’aimable présidence laisse ou non les étudiants mobilisés jouer à chat dans les locaux désertés, cela peut sans doute donner quelques indications sur son habileté dans la gestion de la crise, mais du point de vue du rapport de force, c’est indifférent.
[suite :http://www.dissidence-nordiste.org/article-17909888.html ]
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