Vendredi 16 novembre
En cette fin de semaine, la colère des cheminots faisait rage et nous sommes allés au nom de l'interlutte assister à leur AG de reconduction de la grève. Nous avions l'espoir secret que les gros
bras du chemin de fer tisseraient avec nous la banderolle de notre combat commun. Les médias comme à leur habitude versaient leur venin sur la grève, diffusant à souhait et à en vomir les
témoignages geignards des "usagers", cette masse de gens aigris que le changement dérange, mais cependant quelques médias laissaient poindre cette touche d'espérance qui nous faisait rêver : 65%
de grèvistes le premier jour, même en 1995 ça ne s'était pas vu !
Aucun train de Lille
Flandres : trafic remplacé par des navettes en autocar
Un peu frustrés de n'avoir pas pu exprimer le point de vue étudiant, nous avons quand même eu le plaisir d'assister à cette ferveur reconductrice qui s'est exprimée dans la multitude de mains
levées en faveur de la grève. Les cheminots continuaient donc la lutte, faisant la nique au sommet qui avait déjà mis le pied dans les négociations, au grand mécontentement de la base (Bernard
Thibaut n'a sans doute pas tant à envier à François Chérèque).
Lundi 19 novembre
Après un samedi consacré à la lutte contre les réminiscences du Nouvel Ordre, la droite de Dieu et ses soutiens identitaires (voir article "L'Opus Délit nous salue"), je me suis retrouvé tôt le
lundi matin à venir porter assistance aux lycéens de Fénelon, motivés pour emboîter le pas des étudiants dans la lutte contre la privatisation de l'Université. C'est donc dans le cadre de mon
mandat Interlutte que le contact de Fénelon m'avait appelé pour intervenir dans leur AG.
Arrivé à 7h15, il n'a fallu que quelques minutes pour qu'un certains nombres de lycéens et quelques étudiants se massent pour bloquer l'établissement. Pourtant, il n'a pas été nécessaire de faire
blocus, puisque la directrice nous a permis de tenir l'AG dans la cour du lycée, ce qui a été fait. A l'issue de cette AG improvisée où nous avons harangué les élèves à travers un mégaphone
crachotant, les 3/4 de l'assemblée se sont prononcés pour le blocage de leur lycée. Ainsi, Fénelon a été le premier lycée de France bloqué.
Ag lycée Fénelon
A Lille 2 à 11h, j'ai pu prendre en photo la banderolle "en grève" au dessus des rideaux de fer fermés, mais on ne m'a pas laissé entrer sans carte d'étudiant.
Fac de
Lille 2
A Lille 3 à 12h, il a été question au cours de l'AG de la mobilisation en cours et passée. Je me suis permis un moment d'impatience concernant le manque d'engagement de ceux qui avaient voté pour
le blocage : sur les 1631 votants en faveur du blocage, ce sont peut-être une centaine qui y participent activement, les autres se contentant d'acquiescer selon le bon mot de Pierre Desproges :
"Je pense donc tu suis".
Notre réunion Interlutte de l'après-midi a porté surtout sur l'organisation du travail de tractages en direction des lycées, bien que certaines divergences demeurraient entre Lille 1 et Lille 3.
On a ensuite établit un appel et une plate-forme de revendications communes pour se retrouver avec les syndicats le lendemain :
- 37,5 anuités pour tous
- un service public gratuit, de qualité et non soumis aux lois du marché (qui implique la suppression des franchises médicales)
- une meilleure répartition des richesses.
- la régularisation des sans papiers (impliquant l'arrêt des expulsions)
- la suppression de la Loi sur l'Egalité des Chances
- la titularisation des précaires de la Fonction Publique
- un logement décent pour tous
Ce à quoi j'ai tenté de rajouter la semaine de quatre jours, mais cela devait leur sembler sans doute être une sorte de boutade
ou un utopisme indigne d'être relevé.
Mardi 20 novembre
Au matin, lever de drapeau à 6h45 pour un rendez-vous donné à 7h15 à la gare. Là, après qu'une vingtaine de personnes nous aient rejointes, nous avons créé un grand nombre d'affiches à coller
tout le long du parcours de la manif de l'après-midi. Si tout le monde se cantonnait à revendiquer l'abrogation de la LRU, pour ma part j'ai évité d'en faire toute mention sur mes affiches, parce
que j'estime qu'on se trompe encore une fois de cheval de bataille comme on l'avais fait en 2005. Mon ennemi est libéral, je ne m'en cacherai jamais derrière des demie-luttes et des demis
slogans. Pécresse ou la LRU, Villepin ou le CPE, Ferry ou le LMD, rien n'a jamais été aussi omniprésent que ce passage en force des précepts libéraux !
Il s'est mis à pleuvoir et c'est imbibés que nous avons encollés tous les espaces que nous pouvions de nos affiches de propagandes...qui étaient toutes disparues lorsque la manif est passée.
Après-midi, grosse manif. Comme à notre habitude, nous nous sommes promenés sur le sentier du préfet, accompagnés de nos animaux de compagnie (républicaine de sécurité) et menés par ceux qui
souhaitent notre bien à tous : les syndicats. Belle démonstration de masse, mais pas de force : nous avons chanté et hurlé, surpassés dans notre verve par les lycéens qui regorgeaient de
dynamisme, puis nous sommes dispersés sagement sur la Place de la République, entre les barrières bleues-horizon de nos compagnons républicains de sécurité.
La
banderole du lycée Montebello rue de Paris
Les étudiants Porte de Paris
Les flics
aussi sont en colère
Et l'échéance de la journée pour moi était l'AG Interpro qui devait se tenir au terme de la manif, car je m'y était préparé de façon scolaire pour discourir devant une assemblée de syndicalistes.
Seulement voila, comme beaucoup de choses qui se font dans ce monde là, et les échecs répétés des luttes sociales en sont sans doute une conséquence, l'info a mal tourné, les tracts pas diffusés,
les militants pas concernés, donc nous nous sommes retrouvés à une trentaine assis sur un cercle de chaises dans une salle de la bourse du travail. D'abord furibond, j'ai ensuite opté pour la
diplomatie et décidé de livrer le message de l'interlutte en témoignant de notre volonté d'amener les revendications au delà de leurs luttes de chapelles. Pourtant tout cela ressemblait, et ils
l'ont dit eux-mêmes, à un cercle d'alcooliques repentis. La CGT ne peut rien faire sans sa direction syndicale, les profs ne peuvent rien faire sans la FSU... Nous avons vite compris que nous
étions face à la réalité syndicale : tout dans ce monde n'est qu'une vaste pataugeoire !
Le cortège étudiant rue de Paris
Un panneau qui m'a plû
Mercredi 21 novembre
En ce jour, le microcosme IEP a voulu donner son avis sur la mobilisation contre l’autonomie des universités. Rendez-vous a été donné et l’AG devait se tenir dans l’amphi A de l’établissement,
qui est ni plus ni moins coupé en deux par un mur. Alors que les étudiants pénetraient dans l’amphi, une partie du sol s’est effondrée. Malgré tout, l’AG a commencé, confrontée à un manque
évident de discipline et une connaissance toute relative du déroulement d’une AG : applaudissements, cris, absence de bureau constitué et de tour de parole...
Le premier intervenant était le président de l’IEP qui n’a pas manqué de faire remarquer que le blocage impliquerait une impossibilité de rattrapper les cours. Là encore, la
souveraineté étudiante de l’AG a été remise en cause : l’administration n’a pas à donner son avis ou à influencer l’issue du vote !
Le débat a été ensuite limité à 20 minutes et quatre intervenants sont arrivés à s’exprimer au micro, essentiellement sur le bien fondé ou non d’un blocage. Le cinquième,
étudiant de Lille2 et membre de l’interlutte, qui tentait d’élargir le débat sur le bien fondé des réformes libérales (dans lesquelles s’inscrit la LRU) s’est trouvé subitement interrompu, dans
un premier temps par un étudiant irrespectueux exigeant la présentation de sa carte d’étudiant (preuve d’individualisme heureusement huée par l’assemblée ), puis une seconde fois et
définitivement par un membre du service technique demandant l’évacuation de l’amphi, sous prétexte que les normes de sécurités n’étaient pas respectées.
L’amphi évacué, il est devenu impossible d’en obtenir un autre. L’idée a été proposée de faire l’AG dans la rue, puis tout le monde s’est replié sur le hall d’entrée de
l’IEP. A ce moment, il a été décidé que le débat n’était pas possible, mais qu’il fallait procéder au vote malgré tout.
Le vote s’est donc déroulé dans une pièce en travaux le reste de l’après-midi, sans qu’il n’y ait eu débat. Certains ont affirmé que chacun avait son idée sur la question,
que le débat avait déjà eu lieu, et qu’il n’était donc pas utile de confronter de nouvelles opinions...
Merci aux étudiants en politique de nous avoir offert une telle leçon de démocratie et de dialogue !
Jeudi 22 novembre
Aujourd’hui c'était manifestation et la mobilisation était forte, plus déterminée que d’ordinaire. Peut-être étions nous 5000 au départ de Porte de Paris et les slogans
étaient lancés avec punch. Nous nous sommes rendus au rectorat, avant de pousser vers Porte des Postes...
Beaucoup n’ont pas apprécié que certains s’arrogent la responsabilité de "mener les troupes" et nous promènent sur le parcours habituel qu’impose le préfet. Les "meneurs"
négociaient avec la police pour orienter le parcours. Certains esprits se sont échauffés pour dénoncer cette promenade et réclamaient qu’enfin on se pose comme force de lutte et qu’on décide
par nous mêmes du parcours à suivre. D’autres ont pris de haut les lycéens qui étaient sans doute les plus dynamiques dans le cortège mardi et aujourd’hui, prétendant qu’il n’était pas
pertinent de sortir des sentiers battus, pour la sécurité des "petits".
Lycéens et étudiants place
des Buisses : 4000 manifestants
Si à un moment la discussion s’est échauffée entre nous à l’avant de la manif, il n’y a pas eu réellement échange de vue, les "meneurs" pensant que nous n’étions que de "ridicules
auto-gestionnaires" incompétents. Ils nous ont ri au nez, comme ils savent si bien le faire, alors que parmi nous il y a un certain nombre de militants radicaux habitués aux techniques de
manif. Ce que nous exigions, c’était que se forment devant trois rangs solides et constitués de gens capables de résister à une attaque. Nous voulions un bloc en mesure de pousser les forces de
polices pour choisir nous-même notre chemin. Il n’était pas question d’affronter la police, mais de montrer notre détermination à ne pas nous laisser diriger, orienter, manipuler. La
manifestation efficace n’est pas seulement la création de rangs disciplinés qui marchent au rythme des slogans, mais la constitutions d’un réel tampon capable de pousser les rangs des CRS sans
être déstabilisé.
Et pousser les rangs des CRS, c'est ce que nous avons fait. Eux n'ont pas cherché à nous repousser, ils ont opté sans hésitation pour la manière forte. J’ai reçu un coup de
matraque sur la tête et un autre dans la main, ce qui m'a valu de garder toute la soirée une tâche noire sur la rétine et un mal de crâne tout le jour suivant. Nous étions sur trois rangs. Les
deux premiers rangs ont tout encaissé, alors que derrière tout le monde s’enfuiyait...
Nous n'avons pas insisté, avons rebroussé chemin puis nous sommes dispersés sans demander notre reste.
Vendredi 23 novembre
La journée fut consacrée à une grande remise en ordre du hall du bâtiment des bloqueurs. Peut-être le dernier coup de balais avant la désagrégation finale, mais nous étions quelques uns à vouloir
redonner de la gueule à ce blocage qui semblait déjà s'écrouler sur lui-même. Lundi, un nouveau vote doit décider de la suite du mouvement et ce weekend la coordination nationale se réunit à
Lille. Sommes nous en droit d'avoir encore l'espoir qu'on nous laisse mener la lutte, ou devrons-nous quitter la scène frustrés comme ces milliers de cheminots qui ont dû voter aujourd'hui la
reprise du travail ?
Le nouveau
Point Info-Presse du blocage
Le passage
à travers le barrage
La barrage
vu de derrière
Les
plannings et contacts d'AG, de commissions et d'actions
Point sur la mobilisation lilloise :
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