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"L'humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre", Walter Benjamin dans "Essais"
Dimanche 28 octobre 2007
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Je passais l'autre jour près d'un camp de tsiganes. Il y a un bon moment que je veux les approcher, les connaître, leur parler. Alors j'ai voulu y retourner. On y est allés cette semaine avec une amie.
Près de Porte de Valenciennes il y a deux camps, l'un aux abords de la route et l'autre dans l'ancienne gare désaffectée. Les premiers viennent d'Arad, les seconds de Timisoara, deux villes à l'extrême ouest de la Roumanie. A dire vrai l'approche fut difficile, nous ne savions pas comment justifier notre présence. N'étions-nous pas sur leur domaine ? Quand bien même ce terrain n'est pas le leur, il est provisoirement leur territoire. Je suis pour une certaine idée du partage des terres et de la propriété, pour une abolition de la notion abstraite de nation qui anihile la bonne entente entre les peuples, alors leur présence me parait naturelle, presque allant de soi. Cela ne m'empêche pas de me poser les mêmes questions que beaucoup de gens : Comment survivent-ils ? D'où tirent-ils leurs revenus ? Comment se chauffent-ils l'hiver ?

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Arrivés sur place donc, nous avons d'abord fait profil bas, nous apprêtant à abandonner notre idée, craignant d'être rejetés de la même façon que nous le serions si nous entrions dans le jardin de quelqu'un pour lui demander comment il vit. Mais bientôt une jeune fille s'est approchée de nous timidement, puis est restée quelques instants silencieuse près de nous. Gênés, nous avons pris l'initiative de lui parler, mais elle ne parlait aucune langue connue de nous. Et pourtant nous en avions en rayon ! On a essayé en français, en anglais, en russe, en espagnol et même les quelques mots de bulgare et d'italien que nous connaissions. Mais rien, elle acquiessait à toutes nos questions. On a quand même réussi, car la langue des gestes est universelle, à connaître son prénom : Margarita.

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Très rapidement la "conversation" arriva à son terme. Un peu frustrés, nous allions partir, mais j'ai proposé à Margarita de la prendre en photo, ce qu'elle a accepté avec un magnifique sourire. Je ne pensais pas que ce simple cliché allait nous permettre d'entrer en contact avec quasiment l'intégralité du camp. Oui, car bientôt deux petites filles sont arrivées pour me demander de les prendre en photo, avant de nous amener à d'autres. C'est finalement tous les enfants qui m'ont assaillis avec leurs petites bouilles pleines de terre, réclamant avec frénésie des photos, prenant des poses pour moi et me bousculant de toutes parts pour passer avant les autres : "mangè mangè !" (= "à moi").

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Puis ce sont les adultes qui ont pris le relai, presque avec autant d'enthousiasme que leurs enfants, chacun voulant avoir un cliché avec son bébé, avec son mari, sa femme, avec son ami. En l'espace de quelques minutes, j'avais fait déjà 50 clichés, peinant à restreindre leur ardeur. Je ne savais pas comment arrêter ce flot de demande qui ne semblait plus devoir finir. La nuit était tombante et je me voyais déjà faire le photographe toute la nuit. J'ai quand même fini par ranger mon appareil. Ce qui devait arriver arriva : ils m'ont demandé de revenir leur apporter les photos développées...

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Pendant que j'étais assailli pour les photos, mon amie à quand même réussi à avoir un contact différent avec eux, invitée par Christina, une des deux petites filles du début, à visiter sa caravane où elle a rencontré sa mère et été conviée à manger un peu de leur repas. Quant à moi, mon existence se résumait à l'objectif de mon appareil photo. Néanmoins, on a pu constater que ces tsiganes n'ont pas la nationalité française et ne parlent pas le français, qu'ils sont de ceux qui sont entrés récemment en France. Parmi les enfants, certains comme Christina vont à l'école et comprennnent ce qu'on leur dit. Ils y apprennent aussi les insultes. C'est aussi ça la socialisation...

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Le lendemain nous sommes donc revenus vers 15 heures pour apporter les photos. J'ai consentis à développer pour 27 euros de photos. A peine les enfants nous ont-ils aperçus qu'ils se sont jetés sur moi, chacun réclamant une photo, quand bien même certains n'étaient pas dessus. Les adultes n'ont pas tardé à arriver aussi. S'accrochant à moi, les enfants criaient pour avoir une photo, les plus petits pleurant de ne pas y avoir droit. J'ai compris à cet instant à quel point il était idiot d'être venu pour un premier contact armé d'un appareil-photo ! D'autant plus qu'une fois distribuées toutes les photos, la nuée se dispersa et plus personne n'avait plus d'intérêt pour nous. Il n'y a pas d'autre mot : nous étions plantés là comme deux cons.

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Après un tour autour du campement nous allions partir, mais mon amie tenait à apporter le savon de marseille qu'elle avait promi à la mère de Christina. C'est d'ailleurs la petite Christina qui est accourue vers nous à ce moment là. La suite fut beaucoup plus agréable pour nous, car tous les petits vinrent vers nous. Ceux qui étaient scolarisés nous ont montré les chansons qu'ils avaient appris et nous nous sommes amusés un peu avec eux. Leurs petites bouilles sales nous entouraient en riant. Juchés sur des vélos sans pneus et les cheveux emmêlés, ils restèrent un peu avec nous jusqu'à ce que les mères les appelent pour manger. Nous avons donc fini par rentrer, pas entièrement déçus de notre expérience...

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par Crixus Nada publié dans : Chronique apatride
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