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"L'humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre", Walter Benjamin dans "Essais"
Vendredi 5 octobre 2007
arton1597-d8513.jpgpris sur www.pcf.fr


Aussi  misanthrope que cela puisse paraître, j'ai cessé depuis un moment d'entrer dans certaines discussions qui chez les autres m'exaspèrent, notamment lorsqu'il s'agit de droits sociaux, de temps de travail ou plus globalement de politique. Car une grande part de la population est déjà acquise sans l'admettre aux néfastes idées d'une certaine droite qui a eu l'intelligence de comprendre que l'usage des médias est le meilleur et peut être même désormais le seul outil d'acculturation des masses. La vraie gauche s'est toujours détournée avec dédain des massmedias (médias de masse), considérant qu'ils étaient de toute façon acquis à la droite et donc pourris et irrécupérables. Elle se fait au contraire une fierté de représenter l'intermitence de la culture, cette contre culture de l'ombre, rebelle et irréductible, critique et émancipée. Seulement elle comprendra peut-être un jour que l'art-et-essai et les petites salles de quartiers - aussi précieuses soient-elles - sont un microcosme réservé aux intellectuels et autres militants déjà convertis. 

Les massmedias, qui constituent aujourd'hui l'élément principal de chaque foyer, ainsi laissés à leurs maîtres autoproclamés, diffusent une sous-culture dépourvue de critique et représentative du quotient intellectuel de la jeunesse dorée des capitales. Ce sont ces classes moyennes imbues de confort qui sont prises pour modèle et dictent ainsi les codes sociaux à l'ensemble de la population, incitant à la grande consommation et modelant les esprits pour leur faire intégrer les comportement oisifs et associaux des nantis. Lorsque l'intégralité des programmes est constituée de talk-shows à l'américaine à la place de véritables débats, de reality shows à la place de documentaires, de séries mal doublées à la place de films et de jeux individualistes en lieu et place de divertissements populaires, il n'est pas étonnant que les esprits de la jeunesse et plus largement de l'ensemble de la population soient eux-mêmes liquéfiés avec cette absence d'activité cérébrale.

Alors concrêtement, qu'est-ce que cela donne sur l'opinion publique ?

Sans pouvoir entrer dans le détail, je ne peux que citer les leitmotiv qui se répètent au quotidien, de la bouche d'amis, de la famille, de gens croisés ça et là. Ce sont ces préjugés du commun, ces petites croyances individualistes, ces mesquineries et autres opinions naïves qui font l'electorat d'aujourd'hui.

1. Les SDF vivent dans la rue parce qu'ils ne font pas l'effort de trouver un boulot (ce sont des fainéants / des parasites / des alcooliques / des drogués / etc.)

Alors voila un point de vue qui, sans exagérer, devient de plus en plus une opinion commune. Si ces arguments ont toujours été retournés contre les gens de la rue, ils se banalisent d'une manière effrayante. C'est tout a fait caractéristique de ce que j'appelle "la logique inversée" : l'oisiveté et la consommation de substances psychotropes sont vues comme la cause du mal alors qu'il en sont la conséquence. Si les personnes en situation de précarité boivent ou se droguent plus que la moyenne, c'est parce que leur situation difficile les y contraint. Si elles sont oisives c'est parce qu'on refuse de leur donner du travail. Mais pour beaucoup, les SDF sont une sorte de sous-catégorie de population qui paye par sa misère son incapacité à s'intégrer, elle-même vue comme une tare. Les marginaux sont ainsi stigmatisés et considérés comme responsables de leur état. Cette idée se retrouve chez des théoriciens néolibéraux comme Friedrich Hayek qui estiment que "le pauvre l'est parce qu'il l'a voulu" (le néolibéralisme est le modèle suivi par nos gouvernements). Ainsi, le pauvre considéré comme oisif ne mérite pas l'assistance.

2. Les RMIstes profitent des allocations payées par nos impôts et ont une existence plus légère que ceux qui travaillent et gagnent un SMIC.

Là encore, la logique inversée à retourné contre les pauvres la notion de profit : le pauvre qui bénéficie d'une assistance pour subvenir à sa survie est mis dans la position du "profiteur". Ainsi, l'opinion fait de lui un privilégié au point d'oublier l'existence des véritables privilégiés que sont les riches. Et tout le monde à dans son entourage au moins une personne pour venir justifier par son expérience qu'il est possible de vivre mieux avec un RMI qu'avec un emploi : "je connais un mec qui glande dans un gros appart avec le RMI..." En général cette personne en question ne touche pas le RMI elle-même et le "mec" dont elle parle n'a pas de voiture, mange mal, ne se paye pas de loisirs et engloutit toute son allocation dans le payement de son loyer (440 euros de RMI pour une personne seule, je vous laisse faire le calcul) !

3. On ne peut pas accueillir toute la misère du monde.

Déjà la notion de nation est abstraite, puisqu'à un moment donné de l'histoire on a décidé de tracer arbitrairement des frontières au milieu de peuples qui se sont eux-mêmes retrouvés là où ils sont grâce à des migrations successives, formant un creuset de cultures aussi diverses que variées. Se réclamer d'une nation, c'est simplement désuet et absurde : nous sommes tous des enfants d'immigrés. Nos frontières sont notre enclos et les moutons de l'autre côtés sont les mêmes que nous. Quand à la question de l'immigration comme porteuse de misère, c'est également un non sens, d'une part parce que la plupart des immigrés arrivant en Europe sont issus de milieux relativement aisés (il faut dépenser plus de 8 000 euros pour immigrer en Europe depuis l'Afrique ou le Moyen Orient), d'autre part parce qu'ils aspirent à trouver un emploi, donc feront tourner notre économie. Pour plus d'arguments, voir dissidence.over-blog.org/article-10552515.html

4. Les fonctionnaires sont payés à ne rien faire.

S'appuyant largement sur les petites frustrations de la vie quotidienne, que chacun vit lorsqu'il doit entamer une démarche administrative toute naturelle, le mépris du fonctionnaire atteint actuellement des sommets. A chaque disfonctionnement ou retard de l'administration, il est devenu coutume d'en imputer la responsabilité aux fonctionnaires : ils sont accusés de tous les torts et la lenteur des procédures résulte de leur incompétence ou de leur oisiveté. S'ils font grêve pour défendre légitimement leurs statuts que tout le monde souhaite précariser sous prétexte qu'ils sont plus avantageux que ceux du privé, alors plus d'un criera à la "prise en otage", expression à la mode pour se victimiser vis-à-vis de ces "égoïstes fonctionnaires". Là encore les théories néolibérales nettement hostiles à la fonction publique et à l'Etat ne sont pas étrangères à cette évolution des mentalités.

5. On devrait laisser travailler plus ceux qui veulent travailler plus.

C'est la négation de la conscience sociale. Si la loi n'impose pas un minimum de protection à l'encontre des personnes, c'est à dire un temps maximum de travail et un minimum de jours fériés, alors on laisse la voie ouverte aux abus. L'abolition du jour chômé le dimanche aboutirait à une suppression de repères sociaux simples mais essentiels comme le repas de famille, la grasse matinée, la journée de repos et de silence... Sans compter qu'il s'agit d'un jour où l'on peut avoir la certitude de se rencontrer avec ses amis sans qu'ils soient contraints par leur travail. Quant à la logique du profit, elle néglige toujours la même donnée qui est "à quoi sert de l'argent qu'on ne peut réinvestir dans du temps libre ?". Assurer un temps libre imposé, c'est protéger la personne d'elle-même (il peut être déraisonnable de vouloir travailler d'avantage), des pressions engendrées par sa situation (si la précarité oblige à travailler sans limitation pour boucler les fins de mois) mais également des pressions extérieures (employeur motivé par le rendement et le profit, non respectueux des droits du salarié).

6. On vit dans l'insécurité. On ne peut plus sortir de chez soi sans avoir peur.

Si on ne peut réellement parler de "stratégie de la peur" comme c'est le cas pour les Etats-Unis, la télévision véhicule néanmoins une image de la société qui la présente comme un vivier de délinquants. Et ça marche puisqu'un grand nombre de gens demande toujours davantage de garanties de sécurité et ne s'oppose pas à une militarisation de la société, à la prolifération de caméras de surveillance (trop habitués aux reality shows) et aux moyens de profiling, de fichage et de traçage génétique. Plus d'un serait même prêt à affirmer que les banlieues sont des espaces criminalisés et dangereux, que les jeunes issus de l'immigration obéissent à des règles culturelles violentes. Une simple transition suffira alors à lier "racailles" à "islam"...

7. Les (états) musulmans sont des (états) terroristes.

Il est important de rappeler que l'esprit de sacrifice des kamikazes est né dans des pays à culture asiatique shintoïste et a été repris par une frange marginale du monde musulman qui est celle des fondamentalistes islamistes. Ces derniers ne sont d'ailleurs pas plebiscités par la plupart des musulmans et sont même placés en marge de l'islam : les pays musulmans sont pour une grande part modérés. Et même lorsqu'ils sont des états islamiques, ils se détournent également du fondamentalisme et rejettent le terrorisme. Le terrorisme, si tant est qu'il soit aussi important qu'on veut nous le faire croire, n'émane pas spécifiquement de l'islam, mais de militants fanatisés et acquis à la lutte radicale contre ce qu'ils vivent comme une oppression (qu'ils soient d'Action Directe ou d'Al Qaida, en passant par les combattants tchétchènes wahhabites, les palestiniens ou les corses).



Et cette liste pourrait s'alonger indéfiniment si je me lançais dans tout ce qui au quotidien me hérisse le poil. L'homme d'aujourd'hui a imprimé dans son esprit ces idées préconçues et individualistes qui émanent de la droite néolibérale et qui sont le terreau d'un fascisme larvé et pervers que nous ne tarderons pas à voir ressurgir si nous ne coupons pas très vite ce cordon ombilical qui nous relie à notre télé.

Revenons à la vraie culture !

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par Crixus Nada publié dans : Chronique asociale
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