Chaque matin on se réveille, avec ou sans sonnerie, et on se rend compte qu'il est tôt, que ce n'est pas humain de faire lever les gens si tôt pour de toute façon les libérer en fin de journée à
une heure ou il n'est plus possible de faire grand chose. Mais il faut bien se lever, car on craint les représailles. Le patron peut licencier. On se traine à la douche avec l'angoisse de
s'endormir dessous. On se brosse les dents parce que la mauvaise halène compromet les liens sociaux. On hésite sur le choix des vêtements, on se tourne plusieurs fois devant la glace, pour
finalement choisir toujours les mêmes teintes austères ou le même uniforme donné par notre employeur. On avale ou non un petit déjeuner, un café amer qui doit nous tenir éveillé artificiellement,
puis on se regarde encore une fois dans la glace comme si ce dernier contrôle devait nous rassurer pour le reste de la journée.
La porte s'ouvre sur un ascenseur faiblement éclairé ou alors une morne cage d'escalier. Dehors le froid, les gens hâtifs qui nous frôlent avec leur attaché-case, la pénombre du petit matin. On
ouvre la voiture dont l'ouverture centralisée émet un petit son (celui qui nous donne l'illusion qu'on a réussi socialement), puis on s'asseoit dans notre bulle opaque et climatisée avec l'auto
radio qui crache nos titres préférés sur ce CD qu'on écoute quotidiennement à l'aller et au retour du travail. Le silence nous oppresse, il nous rappelle qu'on est bien seuls dans ce monde ou
chacun s'enferme avec ses angoisses.
Arrivé au travail, on retrouve le supérieur hiérarchique imbu de son statut, le kapo payé pour être infect avec ses subalternes. S'il n'a rien de mieux à critiquer, il nous reproche la minute de
retard. Alors on baisse la tête, parce que notre contract précaire dépend de lui. Et puis lui aussi, comme jeune cadre, son statut de demi chef est frustrant, donc on ne lui en veut qu'à moitié.
Alors on reprend notre place entre les collègues aux visages fermés, près de la conasse qui lit "Choc" pendant sa pause et vote pour la droite dure, convaincue que la société est un vivier de
criminels. Chaque jour on met les mêmes tampons sur des documents en tous genre, on assemble les mêmes pièces sur la chaîne de montage, on passe toute la journée sur la même chaise que la veille
et l'avant-veille, avant de sentir son dos s'ankyloser au niveau des omoplates. A midi la pause est courte, le minimum vital pour ingurgiter un sandwitch, des frites ou un repas de cantine, menu
enrichi en graisses. Puis on reprend son poste jusqu'au soir, en repensant au film de la veille, à de vieilles discussions ou au bilan des années passées. Si on a de la chance on quitte le boulot
à cinq heures. Avec la route, on est à la maison entre une demie heure et une heure plus tard.
On s'arrête au tabac du coin pour y acheter son cancer. On mémorise à chaque panneau publicitaire les innovations indispensables de l'électroménager visant à nous rendre chaque jour plus
indôlents et manchots. On arrache le journal gratuit des mains d'un exploité, puis on le jette par terre après avoir survolé les quelques images et infos en copier-coller de l'AFP, réduites à
leur strict minimum pour que l'esprit critique en soit bâni. A quoi bon la critique, puisque Sarkozy et les siens représentent les forces dynamiques du Bien contre le Mal. Laissons-le faire,
laissons-le passer. En attendant, nous on passe à la grande surface du quartier pour y acheter notre pack de bières avant de regagner notre immeuble.
La porte s'ouvre sur l'entrée avec sa corbeille à clés, le bruit de la télé devant laquelle s'abrutissent les enfants. On ira s'y vautrer aussi après le repas, achevé par cette journée de
travail. Pas le temps pour voir les amis, pas l'énergie pour tenir des discussions. Sur la commode trainent les factures et fiches de paye. En déduisant le loyer et les impôts du SMIC, il ne
reste pas grand chose. Mais au lieu d'augmenter le SMIC, le gouvernement a dit qu'il baisserait les impôts. En définitive ce sont les allocations, la sécurité sociale et plus globalement les
aides sociales qui en pâtissent. Mais peu importe ce qu'il font, puisque la télé les rend sympathiques. On a si peu de temps pour profiter de la vie, si peu d'argent pour profiter du peu de temps
qu'on a. Au dire de certains, il suffira de travailler plus pour gagner plus ! Mais que ferons nous de cet argent gagné quand nous n'aurons plus de temps ? On remboursera nos dettes, on financera
la hausse des loyers, on le verra dévalué, on le placera en bourse pour entretenir un système qui finira par nous mettre à la rue... ou on le dépensera tout de suite dans plus de confort
matériel, parce que le confort rassure et la consommation relaxe. Plus de confort, c'est l'illusion du bonheur, alors dans notre nouveau canapé ikea on se prend à rêver qu'un jour on pourra y
glander toute la journée. La conception du bonheur a changée : on ne veut plus parcourir le monde, on veut seulement se liquéfier dans notre microcosme. Le capitalisme nous a changé en légumes...
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