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"L'humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre", Walter Benjamin dans "Essais"
Mardi 24 juillet 2007
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Et bien, j'ai fini par y revenir...

Je suis de retour après trois semaines passées avec les migrants de Calais. De plus en plus sensible à la question de l'immigration, des mouvements de populations, des flux de réfugiés, je m'étais mis dans la tête que je ne pouvais pas décemment étudier à 30 minutes d'un lieu où passent tous les migrants en route pour l'Angleterre sans aller ne serait-ce qu'y faire un petit tour...

J'y suis donc allé en mars pour une seule et unique journée, inutile aller-retour digne de ces journalistes de la presse à gros tirage, qui ne permet absolument pas de comprendre, ni même réellement de voir ou de se rendre un minimum compte de ce que vivent les migrants là haut. Frustré par cette visite éclair, j'ai finalement décidé d'y retourner après mes examens de fin d'année, dans l'idée d'y rester une semaine entière. Au final, j'y serais resté quasiment trois semaines !

De cette expérience, que je juge encore trop courte, j'ai appris beaucoup, et même plus que je n'aurais cru, sur la situation française en terme d'immigration. J'ai surtout appris à détester ce pays et ce continent qui m'ont vu naître et qui bafouent aussi allègrement les droits de l'homme. Ayant pris un certain nombre de photos et filmé mes journées avec les migrants, je ne vous livrerai ici qu'une brêve analyse, puisque mon récit sera publié dans son intégralité aux Editions "Les Points Sur Les i ".

François Legeait, un photographe indépendant avec qui il m'a été donné de discuter et de garder contact, avait publié en 2005 un petit livre aux Editions de Juillet qui s'intitulait "Destins Clandestins". Il y racontait son expérience avec les migrants, trois ans après la fermeture du camp de Sangatte par Nicolas Sarkozy. La situation était alors intenable : les migrants arrivaient toujours en masse et tentaient tant bien que mal de trouver où dormir, sous les ponts, dans les bois, dans les parcs et même dans les écluses... Traqués par la police, gazés, frappés, on détruisait leurs abris, parfois par le feu. Humiliés en permanence, ils ne trouvaient le réconfort qu'auprès des associations qui leur distribuaient nourriture, soins et vêtements : Salam, le Secours Catholique, le collectif C'Sur.

Qu'est-ce qui a changé aujourd'hui ? Pour ainsi dire pas grand chose. On voit moins de migrants à Calais, parce que tout est fait pour les disperser en continu à travers tout le pays, mais le nombre de migrants qui passent par la ville n'a pour ainsi dire diminué que dans les statistiques officielles. Ce qui a changé, c'est qu'on en parle moins. Ce qui a changé, c'est que les migrants se sont désormais presque tous repliés dans les bois avoisinant la zone industrielle des Dunes, classée Seveso, bien à l'éccart de la population calaisienne.

Non content de ne plus les voir dans les rues du centre-ville, les autorités voudraient maintenant leur construire un centre d'accueil à côté de leur "jungle", pour s'assurer qu'ils ne viendront plus du tout aux abords de la ville où aujourd'hui encore ils vont à la rencontre des associations pour les repas. Beaucoup de bénévoles des asso, pas dupes, sont résolument contre cette idée. Les autres sont bien souvent empêtrés dans les luttes de pouvoir, motivés avant tout par leur bonne charité chrétienne et généralement incapables de communiquer avec les migrants...

Sarkozy est contre aussi, parce qu'il y voit un nouveau Sangatte et ne peut se résoudre à ce que la question soit de nouveau abordée et donc diffusée au grand public. Les usines chimiques Tioxide et Ucar ne sont pas plus favorables, étant plutôt hostiles à la présence des migrants qui sont comme autant de témoins gênant de leur polution et s'accrochent sous leurs propres camions pour tenter de passer en Angleterre.

Pour ma part, ayant vu avec quel cynisme et quel dédain la police s'en prend à ces migrants, je ne peux que m'opposer fortement à la concentration des migrants en un lieu déserté de la population, où la police pourrait s'en donner à coeur-joie pour mener à l'abri des regards son ignoble farandole de raffles !

Qu'ai-je retenu de Calais ?
J'ai passé mes journées avec eux, j'ai dormi avec eux, j'ai pour ainsi dire consacré ces trois semaines à me mettre dans leur situation autant qu'il me l'était permis, alors ce que j'en retiens, c'est que ces migrants, majoritairement âgés de 15 à 30 ans, sont pour moi comme des frères. On a le même âge et il ont un désir d'intégration, un désir de travail, un désir de tendresse qu'il ne m'a pas été donné d'observer à ce point chez les jeunes d'ici. Leurs regards sont souvent profondément généreux et leurs paroles sont comme autant de coup de couteau dans la conscience de l'occident : ils ont fui la mort, il ont fui l'oppression, ils ont fui la misère que NOUS leur avons apporté depuis des siècles et des siècles de colonisation, d'impérialisme, de spoliation et de mépris. Nous avons la responsabilité d'avoir armé les taliban, nous avons la responsabilité de sucer les ressources naturelles de leurs pays, nous avons la responsabilité de laisser se faire les massacres du Darfour pour ne pas heurter les intérêts chinois, nous avons la responsabilité d'avoir toujours préféré défendre nos intérêts économiques plutôt que le respect de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme...

Ces jeunes, ils ont sur le corps les traces visibles de nos erreurs ! Ils m'ont montré leurs mains ouvertes, leurs pieds et leurs jambes erraflés, leurs bleus et même les blessures dues aux guerres que nous soutenons contre eux dans leurs pays... Ils m'ont parlé de leurs espoirs, de leurs rêves. Si vous saviez comme ils sont simples comparés aux rêves ambitieux de ma génération ! Leur défaut, c'est d'être nés dans le mauvais pays, du mauvais côté du globe. Et ici, on continue de leur faire payer en les humiliant, en les traquant matraques à la main et chiens en laisse...

J'ai eu l'occasion en dormant avec eux de me réveiller avec les incursions de police du matin au soir, des CRS, de la PAF comme de la police nationale qui n'a sans doute pas réellement un mandat pour mener ce genre d'opérations. Mais la PAF n'a pas assez d'éffectifs, vous comprenez... Les policiers qui interviennent à Calais changent tout le temps, pour ne pas subir le contre coup affectif de leur sale boulot. Quand j'y étais, ils venaient de Moselle...
Chaque jour, ils les attrapent après les avoir poursuivis dans les épines ou sur les bords de routes, les collent dans leur camionnette blanche banalisée, puis les emmènent à Coquelle, un centre de rétention quasi clandestin à la sortie du Terminal transmanche. Après, soit ils les relâchent après leur avoir donné un papier sans valeur les invitant à quitter le territoire, soit ils les gardent une journée entière dans leurs cellules exigüe et inadéquates, soit ils les expédient ailleurs à l'autre bout de la France ou dans le premier pays européen où ils sont arrivés. La police sait pourtant pertinement qu'ils vont revenir, mais il faut tout faire pour que les migrants ne soient plus jamais autant à Calais au même moment comme du temps de Sangatte.

Quand ce n'est pas la police, ce sont les chauffeurs de camions ou les passeurs qui leur mènent la vie dure. S'ils n'ont pas les 300 à 1500 euros pour payer les passeurs, ils n'ont que très peu de chance de réussir leur passage. Alors ils essayent seuls et restent des mois. C'est tout un système, la police connaît très bien les passeurs, il faut cesser de nous faire croire que la police est ignorante. Les passeurs sont généralement les plus propres, parce qu'ils ne dorment pas dans la jungle avec les autres. Et puis souvent ils sont kurdes. Etonnement, les kurdes sont loin d'être le peuple le plus hostile vis-à-vis de l'occident et de ses moeurs... à méditer ! Seulement voila, si la police stoppait vraiment les migrations vers l'Angleterre, comment voudriez-vous que la main d'oeuvre des entreprises britanniques soit alimentée ? Où va l'argent donné aux passeurs ? Aux agents de sécurité privés du port ? Aux chauffeurs de camions ? A qui d'après vous ? Il suffit de regarder à quel point le port est une citadelle infranchissable pour comprendre qu'il y a une faille quelque part : ceux qui passent font partie d'une immigration "choisie". C'est un grand jeu de dupes, dans lequel on joue avec la vie des migrants. Quand quelqu'un se met en travers du chemin des passeurs, il n'est pas rare qu'il aperçoive la lueur d'un canif. Les chauffeurs aussi se permettent des choses sans nom : durant ma première semaine, trois migrants ont reçu sous le camion un jet d'eau bouillante, avant que l'un d'eux ne se fasse tabasser par quelques routiers malvenants. Non, les migrants ne jouent vraiment pas, ils ont une vie de merde...

Alors voila, quand je vois nos politiciens avec leurs cols amidonés nous servir des discours sur la criminalité et le problème de l'immigration, sur ce qu'ils prétendent savoir à propos des migrants, j'ai envie de leur répondre qu'ils ne sont que de misérables cyniques ou de dangereux ignorants.

Ce qu'il se passe à Calais, croyez-moi, c'est une honte pour nous tous. Cela nous ramène aux douloureuses heures de Vichy...

Ma patrie c'est le monde
Ma famille c'est l'humanité

www.associationsalam.org/
www.csur62.com/
www.amnesty.fr/index.php/amnesty/soutenir/achetez/publications/destins_clandestins
par Crixus Nada publié dans : Chronique apatride
commentaires (5)    ajouter un commentaire

Commentaires

D'abord bravo pour ton article, j'espère pouvoir lire ton récit dès sa parution. D'ailleurs tu en sais un peu plus à ce sujet? Est-ce que tu as trouvé qqun pour le publier? Surtout tiens moi au courant (je t'ai laissé mon mail), ou pense à ecrire un petit post sur ton blog pour qu'on sache comment se procurer le récit de tes investigations.
De meme comptes tu publier tes photos sur internet ou ailleurs? la photo du post est très réussie et m'a mis l'eau à la bouche, j'aimerais vraiment bien voir les autres, ou du moins certaines d'entres elles. En tout cas le fait de combiner photos et récit peut donner qqch de vraiment frappant et un vrai travail journalistique, je t'encourage vivement à mettre en forme ton idée.
Continues comme ca, je trouve que ton blog est une source d'information non négligeable et je le lis toujours avec plaisir et curiosité.
a+
commentaire n° : 1 posté par : foulques le: 28/09/2007 15:50:42
Merci, ça me touche beaucoup, j'espère que mon témoignage pourra être utile...
Concernant le site Gisti, je suis heureux que vous m'en aillez transmis le lien, je cherchais justement un site retraçant l'histoire des exilés de Calais ! Je vais lire ça avec beaucoup d'intérêt, car il subsiste encore de nombreuses choses que j'aimerais comprendre.
Je crois que je vais tenter d'aller voir comment ça se passe en Belgique et en Hollande aussi.
Bonne continuation et merci encore !
commentaire n° : 2 posté par : Crixus Nada le: 31/07/2007 00:46:48
J'ai publié ce matin votre article dans la liste de discussion < exiles10@rezo.net >. Je voulais juste vous faire part d'une réaction enregistrée dans la journée, celle de Francis Schwan, ex-responsable à Amnesty Belgique francophone : "Votre article est l'un des meilleurs et peut-être le plus humain sur ce déni d'humanité. Félicitations et bon courage dans vos efforts". Savez-vous que, depuis la fermeture du camp de Sangatte, Calais fait des métastases depuis Cherbourg jusqu'à Rotterdam. A Dieppe, les pouvoirs publics n'ont rien trouvé de plus humain que de murer les grottes de la falaise dans lesquelles les exilés se faisaient des abris. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si vous voulez un coup d'oeil rétrospectif sur l'histoire des exilés à Calais, jetez un oeil au dossier que vous trouverez à http://www.gisti.org/spip.php?rubrique48 Très cordialement
commentaire n° : 3 posté par : jean-pierre alaux (site web) le: 30/07/2007 21:05:48
Tu sais, j'en suis arrivé moi-même aux mêmes conclusions que toi sur la nécessité d'action. Et j'irai même plus loin, j'ai décidé moi-même d'être plus acteur que témoin l'an prochain ! Pour ça, je serais heureux de pouvoir discuter avec toi quand je serai sur Calais, afin de voir s'il est possible d'envisager de construire quelque chose avec l'aide de gens de la cimade ou de certaines asso. Pour ma part, je serai très pris sur Lille, mais ça ne m'empêchera pas de travailler là dessus.
Quant à faire agir les migrants, leur statut de clandestin et leur envie d'anonymat est un obstacle. Mais tu me diras, les Sans Papiers de Lille n'ont pas beaucoup plus de raison d'agir...
C'est à réfléchir. Pour ça je te contacterai dés que je suis sur Calais pour qu'on se voit. Je te laisse mon mail : shudra@hotmail.fr
commentaire n° : 4 posté par : Crixus Nada le: 28/07/2007 12:02:19
que dirais-tu de faire plus que de regarder et d'analyser? même s'il est important de montrer la situation (montrer en diffusant est aussi une arme), il faudrait qu'à partir du moment où nous mêmes avons eu connaissance et avons diffusé, nous nous engagions pour faire cesser les actes.

Car, c'est joli de montrer (et courageux) mais même si toute la France était au courant, cela ne ferait qu'envoyer chacun de nous à opter pour une solution. Et laquelle? Il y a une contradiction sur laquelle joue Sarkozy et qui est admise par tous les gros partis politiques, mis à part les Verts au niveau national. Tous disent qu'il faut accueillir les étrangers (en entonnant la rengaine de la France terre d'asile) et tous de répéter qu'on ne peut accueillir toute la misère du monde. Tous jusqu'aux humanitaires de Calais qui n'ont jamais propagé l'idée de la liberté de circulation et d'installation, comme sous-tendant leurs actions charitables. En ce qui concerne ces derniers, leurs précautions à ne rien dire de tel pourraient s'expliquer par leur crainte qu'on leur coupe définitivement toute aide financière étatique. Mais cette précaution va jusqu'à s'opposer à tout mouvement issu des réfugiés pour le droit aux papiers et au travail.

Terre d'asile avec limitation de l'accueil, la France choisit les gens qu'on doit sauver et abriter? Le droit étant un droit pour tous, le cas par cas ne devrait pas exister. Pas de pitié pour les familles avec enfants, ni pour les vieux et les malades, se battre pour quelques vies n'engendre pas forcément la volonté de se battre pour toutes les vies. Cette volonté est politique. Et comment donc est-il possible de prétendre que tout le monde a le droit de s'installer là où il veut pour des raisons économiques et/ou politiques? La seule façon de prétendre cela sans faire appel à l'éternelle bonté des gens qui se sentent honteux d'avoir un peu plus que les étrangers, c'est de valoriser les travailleurs et de rappeler la source de richesse qu'ils procurent. Comme ce discours a disparu parce que la lutte des classes n'est plus le support de base de n'importe quelle lutte, il est très difficile de concevoir qu'on peut accepter les victimes d'autres pays, alors que nous-mêmes dans notre propre pays, nous subissons le même système économique qui a provoqué le départ des réfugiés.

Pour moi, il est très important de relier ces aspects. Quoi que j'apparaisse sur Calais comme une personne qui affronte la police, je ne suis pas entrée sur le terrain des réfugiés pour voir ce qui se produisait sous mon nez (on ne voit jamais que des morceaux de la réalité et donc il est impossible de tirer des conclusions). J'y suis venue parce que je faisais partie à l'époque d'un minuscule groupe de syndiqués qui avait envie de résoudre les problèmes par la lutte. Mais il fut vite évident que sans une politisation préalable et la reconnaissance du système capitaliste comme le maître d'oeuvre de tout, la volonté de lutter s'étiole. L'Etat, les partis politiques, les organisations de défense des droits de l'Homme, toutes ces composantes agissent contre toute idée de libre circulation. Et pour ceux qui persistent dans la lutte, il y a la police pour les ennuyer.

Nous sommes arrivés à un tel niveau de propagande qu'il est très difficile de combattre en se contentant seulement de montrer et en espérant que les gens se diront: "on ne va plus voter pour ce salaud de Sarkozy".

Est-ce que l'on ne pourrait pas réfléchir sur une stratégie de propagande en direction des gens? Faire de la politique en faisant les relations entre ce qui arrive aux étrangers et aux salariés français? Avancer nos valeurs plutôt qu'attendre de voir si les autres partagent ces mêmes valeurs? Avancer nos valeurs sous forme d'une lutte organisée contre le système capitaliste? Des actions sont possibles, une fois posés les objectifs de la lutte. Empêcher la police nécessite des repérages réguliers, des informateurs et des appuis d'avocats spécialisés dans le droit des étrangers. Courcircuiter les CRA nécessite une alliance avec la CIMADE et des informateurs à l'intérieur. Des actions de passage peuvent être montées avec des organisations qui ne craignent pas les effets. Mais tout ceci n'est possible qu'avec une organisation des réfugiés eux-mêmes. Et pour cela il nous faudrait un local de réunion ou un endroit bien marqué.

Qu'en penses-tu?
commentaire n° : 5 posté par : zetkin le: 28/07/2007 09:54:00
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