Vendredi dernier, j'étais assis dans le train pour aller au G8. En face de moi était assise une petite fille africaine qui me souriait de toute ses dents et s'agitait dans tous les sens, donnait des coups de pied dans le journal de mon voisin, me lançait son petit sac rose sur les genoux. Ma carte électorale qui me servait de marque-page était posée devant moi. Pris d'un élan destructeur, la petit fille la pris dans ses mains et la déchira avec un petit cri de joie. Sa mère se confondit en mille excuses, mais je la rassurai immédiatement par une phrase qui me surpris moi-même : "ne vous inquiétez pas, je ne l'utiliserai plus".
Mais effectivement, au risque de subir les attaques en règle de la majorité bien-pensante, je le confirme : je suis devenu abstentionniste. Ah ! je sens déjà venir l'opprobre, les phrases piquantes qui tenteraient de me faire accepter que ma décision est inepte, que je suis irresponsable et que mon choix est un affront au droits démocratiques qui me sont offerts, privilégié que je suis par rapport aux millions de gens de par le monde qui n'ont aucun droit. Je suis devenu l'un de ces indésirables qui sapent les fondements de notre république, de ces "parasites" qui "profitent" mais ne participent pas. Je suis un renégat, un traître à la démocratie, je fais offense aux milliers d'honnêtes républicains et révolutionnaires qui se sont battus pour m'octroyer le droit de déposer une enveloppe dans l'urne une fois tous les cinq ans. Et plus encore, je suis un idiot qui n'a sans doute rien compris aux règles de la grande loterie républicaine : je suis responsable de la montée des dangereux extrêmes, je suis de ceux qui provoquent les 20% de la droite fascisante, je suis le ferment d'apolitisme qui met en danger la machine démocratique…
Mais quoi ? Ne pourrait-on pas enfin poser un regard objectif sur le fonctionnement de cette prétendue démocratie ?
Notre démocratie conservait encore il y a vingt ans un semblant de légitimité, parce que le multipartisme était garanti, parce que le clivage gauche-droite avait un sens, parce que les politiques locales permettaient de faire une vraie différence entre les élus d'un camp et de l'autre et parce que les médias ne faisaient pas entièrement l'opinion. Quand bien même la démocratie représentative a toujours été une farce, dans laquelle le président tient lieu de monarque à la sauce capitaliste et où les députés n'ont toujours représenté qu'eux-mêmes, l'échiquier politique était occupé par des mecs qui aimaient la politique et faisait vivre leurs idéaux. Quoi qu'on en pense et quel que soit leur degré de corruption, des hommes comme Pierre Mendès France, Charles De Gaulle, François Mitterrand ou Georges Marchais, c'étaient de vrais tribuns, des hommes qui portaient les idées au dessus des intérêts (du moins en apparence). Aujourd'hui il ne reste guère que les leaders des extrêmes qui soient de cet acabit : Arlette Laguiller, Alain Krivine ou même l'affreux Le Pen.
Aujourd'hui, tout le monde semble acquis à une nouvelle realpolitik qu'on appelait autrefois populisme : il faut satisfaire l'audimat électoral. Alors chacun y va de son imagination pour sembler différent de ses opposants, mais lorsqu'on regarde la réalité des programmes, il n'y a que les méthodes de mise en œuvre et le vocabulaire qui soient différents, alors que l'idéal de société est le même de part et d'autre : "réformer, libéraliser, sécuriser". Et lorsque les médias s'en mêlent pour expliquer aux masses ce qu'il faut faire, il en ressort un double postulat : "les extrêmes sont dangereux" et "la mondialisation est inéluctable". Donc voila, cette télé qui nous sert toujours plus de reality shows, de séries et de divertissements aseptisés et médiocres est la même qui vient nous prouver chaque jour du matin au soir que rêver et créer sont devenus des verbes obsolètes. Etre raisonnable, être rationnel, c'est voter OUI à une Europe libérale, dire OUI aux privatisations, OUI à la mondialisation libérale, OUI à l'abolition ou la baisse des taxes et impôts, OUI à la guerre contre le terrorisme, OUI au tout nucléaire. Etre "oui-ouiste" comme le disait une intervenant au meeting de la gauche au zenith de Paris en 2005 pour le non à la constitution, c'est tout accepter avec un optimisme béat qui frise l'irresponsabilité. Si la télé fait l'opinion, qu'on ne s'étonne pas alors qu'une grande marque de distribution puisse être à l'origine du nouveau vocable "positiver". C'est la grande marchandisation du politique que nous vivons…
Alors quand une minorité se distance de cette mascarade, c'est parce qu'elle en a assez de dire OUI et réclame le droit de pouvoir dire NON. Mais le système électoral ne permet même pas au citoyen de dire NON, puisque le vote blanc n'a jamais été comptabilisé et n'a même jamais été considéré.
Pour finir, je voudrais évoquer la grande nouveauté dans la "bravitude" politicienne, celle concernant le "vote utile". On y est ! Le bipartisme est officialisé, légitimé, véhiculé par les médias : il faut barrer la route aux dangereux extrêmes. Aujourd'hui la cible est la nauséabonde hydre fasciste, ce qui peut se légitimer compte tenu des incitations à la discrimination que contient son idéologie, mais qu'on ne s'étonne pas si un jour les communistes en fassent aussi les frais. Remis au goût du jour avec la dernière élection, l'argument du vote utile a largement provoqué l'explosion des petits partis et la consécration de la pensée unique UMPS. On n'est pas loin du simulacre de démocratie à l'américaine, opposant républicains et démocrates, tous de droite ou de centre-droit, tous libéraux…
Quand la télé fait l'opinion,
Quand le système nous prend pour des cons,
La seule réponse reste l'abstention…
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