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"L'humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre", Walter Benjamin dans "Essais"
Samedi 19 mai 2007

LE CONSTAT BRUT :

 

J'étais à une réunion de "résistants", militants de bonne volonté issus de tous bords, qui se rassemblent pour construire des perspectives d'actions contre notre système. Après avoir mangé, on a abordé aujourd'hui un débat qui ne fait pas consensus : les méthodes d'action future. L'idée qui a été adoptée est celle-ci : l'objectif est de "se réapproprier" des espaces publics pour "créer du lien social" avec les gens qui passent. En clair, il s'agit de faire des pique-niques sur des places de quartiers populaires pour entrer en contact avec les gens de ces quartiers, manger, se distraire avec eux et engager grâce au climat de confiance ainsi créé, la discussion. Ce serait donc une façon de lutter contre l'individualisme qui s'y développe comme partout, mais là de façon plus exclusive.

 

Le problème que je soulève est le suivant : est-ce qu'on n'est pas en train de créer un lien social fictif ? Se parachuter en groupe au milieu d'un quartier où l'on ne vit pas, dont on ignore la réalité, est-ce la bonne façon de garantir le maintien des liens sociaux ? Est-ce qu'en tant que personnes extérieures à ces quartiers, nous n'allons pas simplement entrer en contact avec des personnes qui ne sont pas désociabilisées ? Est-ce que ce n'est pas une forme de colonialisme intellectuel ? Est-ce qu'on n'est pas dans une démarche humanitaire qui soigne des conséquences sans combattre les causes ?

 

Je pense que le système capitaliste libéral détruit en un jour plus de liens sociaux réels qu'on ne peut en créer en une année de cette façon. Je pense également qu'on s'éloigne de la lutte politique, qui est celle de la critique historique (prise en compte des luttes sociales passées) et révolutionnaire (véritablement contre ce système destructeur). La lutte politique est détournée, déconstruite, pour se tourner vers la conception bourgeoise de la "charité", de la "bonne action" : quelle que soit la méthode employée, le fait de venir en groupe de l'extérieur pour tenter d'y créer quelque chose qui ne sera ni durable ni réel, cela restera une action ponctuelle de commisération. On s'inscrit aussi dans l'idée de "mixité sociale" créé par le Parti Socialiste : mélangeons les classes moyennes aux classes populaires, nous obtiendront une "amélioration" des classes populaires…


Au contraire, l'effort de socialisation envers les quartiers populaires doit se faire de façon individuelle : chacun doit prendre l'habitude de ne pas mettre à l'écart ces quartiers et les gens qui y habitent, que ce soit dans les mots ou dans les actes.

 

Ce qui est impératif aujourd'hui, c'est de changer ce système qui nous individualise.

 


L'ANALYSE :

 

On vit dans une époque où les liens d'affection comme la solidarité ou l'entraide, nés de la compassion (souffrir avec autrui), disparaissent au profit d'un sentiment bien-pensant de commisération (souffrir à la place d'autrui) : l'homme moderne à la prétention de pouvoir ressentir la peine de l'autre en l'analysant. C'est notamment le rôle du sociologue, qui donne une interprétation des comportements sociaux totalement étrangère à la réalité. Il croit donc pouvoir s'immiscer dans les souffrances intimes et pense bien souvent les comprendre, alors qu'il ne fait en réalité que les conceptualiser à partir de sa propre compréhension du monde.

 

 

 

L'homme ne sait pas ce que vit autrui et se contente de l'imaginer. Ainsi, c'est tout un mode de pensée charitable qui se développe, même parmi les esprits les plus critiques à l'égard de la société. A partir de là, celui qui pense comprendre la peine des autres s'emploie à reconstruire un espace qu'il juge désocialisé. Il appelle ça "recréer du lien social".

 

 

 

On est dans une dynamique humanitaire (qui aspire à l'humain) qui a déjà cessé d'être humaine, dans la mesure où elle ne vit pas la souffrance mais la théorise. On est dans l'interprétation policière de la misère sociale. C'est ainsi qu'on voit toute une frange contestataire s'évertuer à construire un espace fictif, sorte de société parallèle qui crée une autre forme de socialisation plus individualiste et communautariste, au lieu de soigner la désocialisation. On prétend "se réapproprier l'espace public", alors qu'en réalité l'occupation d'une place publique dans un esprit festif ou rassembleur, s'inscrit dans une dynamique apolitique et étatisée, qui admet involontairement l'existence de l'Etat destructeur et cesse de le combattre. L'esprit bon enfant de cette démarche témoigne de l'abandon du terrain politique au profit d'une fausse lutte de type associatif, régie par des codes et soumise à l'acceptation des autorités qu'on veut combattre.

 

 

 

Le politique agonise, car la vraie vie sociale agonise. Ce qu'il se passe finalement, c'est une négation de l'histoire et des expériences vécues par l'humanité en terme de progrès sociaux : la critique historique et révolutionnaire cède la place à ce que certains (rapaces.zone-mondiale.org/pages/pdf/RAPACES_comm03_mars01.pdf) appellent le système spectaculaire-suicidaire-marchand.

par Crixus Nada publié dans : Analyses
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