Herr Einstein,
Il est impossible que nous nous rencontrions un jour, mais je ressens l'immense besoin de vous écrire ces quelques mots pour vous raconter comment le monde a évolué sans vous. Vous nous avez quitté il y a de cela cinquante-deux ans, mais votre pensée vous a survécu pour venir nous éclairer et je ne saurais comment vous remercier pour cela.
Le monde manque terriblement d'hommes tels que vous et semble perdre ceux qui lui restent encore. Vous avez commis des erreurs certes, vous avez même légué à l'humanité l'engrais de sa future destruction en lui offrant les secrets de l'atome, mais vous resterez sans conteste l'âme sacrée de notre époque.
Chaque jour j'observe l'animal humain qui se meut sans but tout autour de moi et je ne pourrai bientôt plus souffrir son manque de sensibilité. Il n'est pas un jour sans qu'une colère coupable m'envahisse lorsque je voit avec quel facilité nous acceptons un retour des valeurs qui ont propulsé plus d'une fois le monde dans l'horreur. Les hommes n'ont tiré aucune leçon des malheurs du siècle passé. Les nations cherchent à nouveau à s'isoler derrière des citadelles, tandis que le libéralisme donne au hommes l'illusion qu'ils se rassemblent dans une marche vers le bonheur commun. Ressurgissent de toutes parts les sermons xénophobes qui ont fait la gloire des années 1930 : on dresse les peuples les uns contre les autres en utilisant la religion, on conditionne les esprits en criminalisant les passions légitimes sans les analyser, on remet en cause les acquis de la science, on inhibe la critique et on inonde les médias d'un nouveau langage mêlant dangereusement appels à la guerre et volonté pacificatrice.
Le monde que vous avez quitté cours vers une guerre d'un tout nouveau genre : une guerre civile mondialisée, une résistance aveugle contre toute forme d'Etat. Je ne crains pas que soit utilisée la bombe atomique, car il faudrait pour cela que l'ennemi soit un pays, une armée, or il est désormais parmi nous, dans nos sociétés, en chacun de nous. Nous sommes devenus notre propre ennemi et quand explosera la guerre civile, chacun choisira secrètement son camp et la lutte sera une interminable guerre d'usure, clandestine et invisible, entre voisins, entre amis…
Nous sommes revenu au temps des missionnaires, au temps où les hommes instauraient des théocraties, donnaient à leur Dieu un territoire et y supprimaient férocement l'hérésie. Je n'ai pas compris votre soutien à la création d'Israël, comme je ne comprend pas le colonialisme évangélique et l'intolérance de certains musulmans. Je ne peux pas comprendre qu'on érige un pays autour de valeurs religieuses, qu'on crée des espaces réservés, des communautés fermées qui finiront par s'ignorer avant de se détruire. Je ne peux pas accepter la contestation de la laïcité et la remise en cause de la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Nous allons progressivement vers le drame, mais même ce constat est devenu hérétique. L'homme qui diagnostique aujourd'hui la chute de notre modèle actuel de société subit les railleries ou l'opprobre, est taxé de pessimisme utopique, est relégué au rang d'agitateur ou de démagogue, voire de fanatique.
Si vous aviez encore vécu, j'aurai tout fait pour vous rencontrer, pour que vous puissiez me donner votre analyse des temps que nous vivons. Vous disiez à Freud dans une de vos lettres que vous n'étiez pas compétent pour comprendre l'homme, mais que vous l'étiez pour comprendre la nature. Aujourd'hui, j'aurai aimé vous rencontrer pour que vous puissiez me donner ce qu'il me manque afin de comprendre la nature, car j'ai le sentiment d'avoir hélas déjà réussi à comprendre l'homme…
Désormais, ma colère a atteint un point de non retour et je souhaiterais par-dessus tout obtenir un conseil avisé pour savoir s'il existe une violence qui soit légitime, si le pacifisme envers et contre tout a encore une raison d'être, ou si il est temps pour moi de transformer les passions qui m'habitent en actes. Une chose est certaine pourtant : je ne peux plus me tenir au bord du gouffre en feignant de l'ignorer, je ne peux plus jouer à cloche-pied sur la bordure en espérant de tomber le plus tard possible, je ne peux plus détourner le regard vers le ciel pour ne pas voir la profondeur de l'abîme qui nous attend tous. L'homme n'est digne que debout…
En espérant que votre sommeil est moins agité que ne l'est ma veille, je vous souhaite que votre nom ne soit jamais effacé de notre mémoire commune sous prétexte qu'il appartient au monde révolu de la science…
Sincèrement,
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